Le feuilleton (VIII, 1). Le lycée d'enseignement général, beaucoup d'improvisation, mais une réforme irréversible
Paru dans La lettre le dimanche 22 mars 2026.
Voici la dernière saison de notre série consacrée aux "années Blanquer" (avant une conclusion générale), la réforme du lycée d'enseignement général. Ce premier épisode évoque son lancement et les premières difficultés de mise en oeuvre, alors que les précédentes réformes avaient échoué à rééquilibrer le poids des séries et que chacun sait qu'il sera impossible d'y revenir.
C'est le 30 octobre 2017 qu'est lancée la réforme du baccalauréat et du lycée d'enseignement général et technologique, un mois avant que soit présenté un projet de loi sur l'orientation et Parcoursup. Sont donc profondément liées trois réformes, du lycée, du baccalauréat d'enseignement général, de l'orientation. Jean-Michel Blanquer a vécu "de l'intérieur" l'échec de Xavier Darcos lorsque celui-ci était minisre et qu'il avait voulu créer un lycée modulaire. Il a sans doute déjà une idée assez précise de ce qu'il veut faire, mais il confie à Pierre Mathiot une mission, comme s'il partait de zéro.
Ancien directeur de Sciences Po Lille, celui-ci avait été nommé "délégué ministériel aux parcours d'excellence" par Najat Vallaud-Belkacem, il a pour le seconder quatre inspecteurs généraux et il pose deux principes que Jean-Michel Blanquer reprendra à son compte, les réformes du lycée et du baccalauréat sont profondément liées et elles s'inscrivent dans un parcours "bac-3/bac+3". En ce qui concerne le baccalauréat, le "rapport Mathiot" prévoit que les épreuves terminales sont au nombre de 5, une épreuve anticipée de français, écrite et orale, valant pour 10 % de la note totale, deux épreuves correspondant aux deux disciplines dites "majeures", et comptant pour 25 % de la note, et deux épreuves communes, un "grand oral" valant 15 % du total, une épreuve de philosophie valant pour 10 %, les autres 40 % étant le produit du contrôle continu.
En ce qui concerne l'organisation des enseignements au lycée, P. Mathiot les répartit en trois "unités". La première, dite "générale", est commune à l'ensemble des élèves. La deuxièm est organisée en "une Majeure composée de deux disciplines, deux Mineures obligatoires et une Mineure optionnelle". Enfin la troisième unité, 2h en seconde, 3h en première et terminale, serait dédiée à l'accompagnement des élèves.
Presque aussitôt, au mois de janvier 2018, les académiee des sciences et des technologies mettent en garde et plaident pour "un socle commun scientifique et technologique solide".
Les textes sont finalement publiés au JO du 17 juillet 2018 pour une mise en oeuvre à la rentrée 2019 en première, à la rentrée 2020 en Terminale. Un décret prévoit que "les baccalauréats général et technologique sont resserrés autour d'une épreuve anticipée, écrite et orale, de français en classe de première et de quatre épreuves en classe de terminale : deux portant sur les enseignements de spécialité, une épreuve de philosophie, et une épreuve orale terminale. Il introduit, en outre, une part de contrôle continu dans l'évaluation des enseignements pour la délivrance du baccalauréat (ici). Un arrêté organise la classe de seconde (ici), un arrêté les classes de première et terminale générale (ici), deux arrêtés les classes technologiques (qui sont impactées plutôt formellement, ici et ici), trois arrêtés les épreuves du baccalauréat (ici, ici, ici).
Sont créés des "enseignements communs", treize "enseignements de spécialité" (dont un pour les lycées agricoles) et des enseignements optionnels. Une quatorzième spécialité, "Education physique, pratiques et culture sportives" est ajouté à la liste au début de l'année 2021
Au printemps 2019, avec la préparation de la rentrée, se profilent les premières difficultés. La réforme vise, comme toutes celles qui l'ont précédée, à rééquilibrer la demande scolaire. La série S était devenue le passage obligé des bons élèves et pour espérer intégrer une bonne "hypokhâgne", mieux valait avoir un bac scientifique avec mention. La réforme parviendra-t-elle à rééquilibrer les diverses disciplines ? Un observateur comme Bruno Magliulo prévoit immédiatement "une demande massive" en première de la triplette "maths, physique-chimie, sciences de la vie et de la Terre", une façon de reconstituer la série S. Autre problème, il faut que l'Université repense son offre d'enseignement pour qu'elle s'inscrive dans la continuité des enseignements de spécialité. En sciences médicales, les amphis devront recevoir des étudiants qui n'auront pas fait le programme de terminale dans l'une des trois disciplines scientifiques. L'ONISEP doit par ailleurs reorganiser sa documentation pour envisager les horizons des diverses combinaisons possibles.
Les "petits établissements" savent qu'ils auront beaucoup de mal à répondre à la demande pour certaines spécialités comme "numérique et sciences informatiques" pour lequel les enseignants manquent. Les "gros établissement de centre ville", qui pensent surtout à leurs classes préparatoires cherchent à rationaliser l'offre, et la promesse ministérielle de permettre à chacun de composer comme il l'entend son parcours parmi quelque 400 combinaisons possibles en première n'est pas tenue. Les lycées sont confrontés à la difficulté de constituer les emplois du temps. Pour que les élèves aient le choix, le plus simple est de mettre les enseignements de spécialité et les options "en barrettes", y compris le mercredi après-midi, aux dépens des activités sportives organisées par l'UNSS. Enfin, le "groupe classe" est remis en cause. Si on regroupe tous les élèves ayant choisi en première "Maths, Physique - Chimie, SVT", on reconstitue la filière S, si on les répartit sans tenir compte des spécialités, comment réunir des conseils de classe avec tous les enseignants concernés ? Autant de questions auxquelles le ministère n'a pas de réponse.
Et surtout se pose l'année suivante, avec l'entrée des terminales dans la réforme, la question de l'abandon d'une des trois spécialités choisies en première. Les choix des élèves sont très genrés. “50 % des filles choisissent d’arrêter les mathématiques en enseignement de spécialité entre la première et la terminale, contre 30 % des garçons“, note le service statistique de l'Education nationale tandis que "l'abandon des langues, littératures et cultures étrangères et régionales est davantage le fait des garçons".
Il est également très marqué socialement, 50% des élèves d’origine sociale défavorisée, contre 68 % des élèves d’origine sociale très favorisée font des mathématiques en terminale (soit en enseignement de spécialité, soit en enseignement optionnel). Il l'est aussi scolairement. Les candidats ayant choisi "Mathématiques / Physique-chimie", donc la combinaison la plus "rentable" en termes de poursuite d'études auront de bien meilleurs résultats au baccalauréat que ceux qui ont combiné "sciences économiques et sociales " avec "sciences de la vie et de la Terre", sans doute parce que ces deux disciplines les passionnent, mais dont la combinaison n'offre pas de larges perspectives de poursuite d'études. Ce choix de "doublettes" plus ou moins conformes aux attentes de l'enseignement supérieur est également marqué socialement.
La réforme ne l'a sans doute pas accentué, mais le vaste choix des combinaisons de disciplines n'a pas diminué le conformisme des parcours scolaires ni le poids des stéréotypes.
Nous détaillerons la semaine prochaine le bilan de la réforme.
Pour mémoire, notre première "saison" portait sur "la maternelle à 3 ans" (ici, ici, ici), la deuxième sur "la prise du pouvoir par ceux qui prétendent incarner la science" (ici, ici, ici, ici, ici, ici, ici), la troisième sur "la semaine de 4 jours" (ici, ici, ici), la quatrième sur les dédoublements (ici, ici, ici), la cinquième sur la carte scolaire et les territoires ruraux (ici, ici), la sixième sur le collège (ici, ici), la septième sur le lycée professionnel (ici)

