Chapitre III, « Nos affections s'emportent au delà de nous" (première partie)
Paru le vendredi 15 mai 2026.
Bertrand du Guesclin mourut lors du siège de Chateauneuf-de-Randon, près du Puy-en- Auvergne. Lorsque les assiégés se rendirent, ils durent déposer les clés de la Ville sur le corps du défunt.
Le corps du général vénitien Bartolomeo d’Alviano, mort lors du siège de Brescia, devait être rapatrié à Venise, mais le cortège funéraire devait passer par Vérone, en terre ennemie. La plupart des soldats de son armée proposèrent de demander aux Véronais un sauf-conduit. Mais Théodore de Trivulce s’y opposa et choisit de prendre le risque de passer en force. Il n’aurait pas été convenable, dit-il, que celui qui, de son vivant, n’avait jamais craint d’affronter ses ennemis, donnât, une fois mort, le spectacle de la peur.
Ces deux anecdotes pourraient sembler quelque peu ridicules s’il n’était vrai que de tous temps, les hommes non seulement se soucient de ce qu’il adviendra après leur mort, mais ils s'imaginent que les puissances célestes suivent leurs obsèques et s’inquiètent de ce qu’ils laissent. Il y en a tant d’exemples dans l’antiquité, et de notre temps, qu’il n’est pas nécessaire d’en rajouter. Edouard 1er, roi d’Angleterre guerroya longuement avec Robert, roi d’Ecosse et il s’était rendu compte que sa présence sur le champ de bataille donnait un avantage à son camp. Mourant, il fit jurer solennellement à son fils qu'il ferait bouillir son corps de façon à séparer la chair des os, qu'il enterrerait la chair, conserverait les os et les emporterait avec lui lorsqu’il ferait la guerre aux Ecossais, comme si le destin avait lié la victoire à son squelette.
Les tombeaux ne reçoivent que le souvenir des actions passées, mais les hommes voudraient encore qu’ils conservent une forme de pouvoir. Je préfère évoquer l’exemple du chevalier Bayard. On lui proposa, alors qu’il était blessé à mort d’une arquebusade, de s’éloigner du champ de bataille, mais il dit que ce n’était pas au moment de mourir qu’il allait pour la première fois tourner le dos à l’ennemi et il continua de se battre aussi longtemps qu’il en eut la force, puis, se sentant défaillir, tombant de cheval, il ordonna à son aide de camp de le coucher au pied d’un arbre, mais de telle façon qu’il ait le visage tourné vers l’ennemi, ce qu’il fit.
Il me faut ici ajouter un autre exemple, bien différent des autres. L’empereur Maximilien, le bisaïeul de Philippe II* avait d’immenses qualités et il était d’une grande beauté, mais alors que nos princes font de leurs chaises percées leurs trônes quand ils ont des affaires importantes à régler, il a toujours interdit, même à son valet de chambre la porte de ses toilettes, il se cachait pour uriner, il était plus pudibond qu’une pucelle lorsqu’il s’agissait de montrer à un médecin ou à qui que ce soit les parties du corps que l’on cache habituellement. Il en vint au point qu’il précisa dans son testament, en termes tout à fait explicites et impératifs, qu’on devrait, à sa mort, lui lacer son caleçon, et il ajouta dans un codicille que celui qui s’en chargerait devrait avoir les yeux bandés.
Réduit au texte originel, celui de l’édition de 1580, il faut bien l’avouer, le chapitre est limité à quelques anecdotes puisées dans la bibliothèque de Montaigne. Il ne faut d’ailleurs pas imaginer que notre auteur ait possédé des milliers de livres et qu’il ait été un puits de science. Même si l'invention des caractères mobiles pour l’imprimerie et le développement de l’industrie du papier en ont considérablement réduit le prix, le livre reste un luxe, s’il a quelques centaines d’ouvrages, c’est le maximum et les vies des hommes illustres de Plutarque y occupent sans doute une grande place. Il collecte donc des anecdotes sur le thème de la mort et laisse au lecteur le soin de déterminer lesquelles méritent des éloges, lorsque l’agonie ou les instants qui suivent le décès sont en cohérence avec la vie du défunt. A l'inverse, les prescriptions de Maximilien sont aussi ridicules que l’était sa maladive pudeur.
Arrivés à ce point de notre lecture des Essais, nous devons à nouveau nous poser la question du projet de leur auteur. Pour le lecteur d'aujourd'hui, cette accumulation d'anecdotes est un peu fastidieuse, c'est le commentaire, la morale, la leçon de philosophie que Montaigne nous laisse en tirer qui nous intéresse. C'était sans-doute l'inverse pour le lecteur des années 1580-1590, à qui il propose une sélection, organisée par thèmes, de ce qu'il a retenu de ses lectures. J'ai déjà comparé les Essais aux ouvrages actuels de "développement personnel", peut-être faut-il penser aussi à une "sélection du reader's digest" ? La comparaison est sacrilège, elle ne me paraît pourtant pas absurde si nous ne parlons que du projet éditorial, non du résultat, qui va bien au-delà de ces productions quasi industrielles.
Elle nous permet de comprendre pourquoi Montaigne répugne à porter un jugement moral tranché. D’ailleurs, dès qu’il reprend son texte, Montaigne qui s'est moqué de Maximilien, plus pudibond qu’une pucelle, ajoute : « Moy qui ay la bouche si effrontée, suis pourtant par complexion touché de cette honte. Si ce n'est à une grande suasion de la necessité ou de la volupté, je ne communique guiere aux yeux de personne les membres et actions que nostre coustume ordonne estre couvertes. » On le voit, dès qu’il affirme, Montaigne ajoute une interrogation, un bémol. Ce système, affirmation - questionnement, s’affinera, se complexifiera au fur et à mesure que nous avancerons dans le texte…
* Roi d'Espagne lorsque Montaigne écrit ce chapitre des Essais

