Montaigne Aujourd'hui

Une nouvelle traduction des Essais, au plus près d'une intelligence en mouvement.

Il faut lire Montaigne parce que sa pensée est aux fondements de notre sensibilité démocratique et universaliste, mais c’est une lecture difficile, sa langue est trop proche de l'ancien français pour être facilement comprise et trop proche du français classique pour être traduite. Je vous propose une transcription en français d'aujourd'hui, centrée sur le texte de la première édition, pour être au plus près du geste créatif d'un génie soucieux de répondre aux préoccupations des hommes de son temps.

Cette transcription prend la forme d'un feuilleton, à raison d'un épisode chaque vendredi.


Chaptire II « De la tristesse » (4ème épisode de notre feuilleton)

Paru le vendredi 08 mai 2026.

La légende veut que Psammenitus, roi d'Egypte, vaincu et fait captif par Cambise, roi de Perse, ait vu passer devant lui sa fille prisonnière, habillée en esclave, qu'on envoyait puiser de l'eau, il resta silencieux, les yeux baissés, alors que tous ses amis pleuraient et se lamentaient. Voyant ensuite son fils qu'on emmenait au supplice, il ne réagit pas davantage, mais lorsqu'il aperçut un de ses domestiques parmi les prisonniers, il manifesta son immense douleur en se frappant la tête. 

Ceci fait penser à ce qui est arrivé récemment à un prince français*. Il était à Trante lorsqu’il apprit la mort de son frère ainé**qui était le soutien et l’honneur de la famille, puis, très rapidement, celle du puiné*** qui était l’autre espérance des Guise. Il supporta ces deux malheurs avec un courage exemplaire. Quelques jours plus tard, l’un de ses serviteurs mourut, et bouleversé par ce dernier accident, perdant toute force d’âme, il s’abandonna au deuil et aux lamentations au point que certains en conclurent qu’il n’avait été touché au vif que par ce dernier choc. Mais c'est qu'il était déjà saturé d’émotions, une faible dose supplémentaire emporta le barrage, c’était plus qu’il ne pouvait supporter. 

On pourrait, me semble-t-il, juger par là de l’histoire de Psammenitus : à Cambise qui lui demandait pourquoi, alors qu’il ne s’était pas ému des malheurs de sa fille ni de son fils, il n’avait pu supporter ceux de l’un de ses amis, il répondit que des larmes pouvaient exprimer sa peine, mais que les deux premiers deuils étaient au-delà de ce qui se pouvait exprimer. 

Par association d’idées, je pense à ce peintre qui devait trouver le moyen de représenter la souffrance de tous les témoins du sacrifice d'Iphigénie et sa graduation en fonction de l’importance que revêtait pour chacun la mort de cette belle jeune fille innocente; il avait épuisé toutes les ressources de son art quand il en vint au visage du père : il le peignit masqué, comme si aucune image ne pouvait exprimer tant de peine. C’est aussi pourquoi les poètes imaginent que la malheureuse Niobé, elle avait perdu sept fils, et, tout de suite après, autant de filles, accablée de malheur,  fut transformée en rocher ( « pétrifiée de douleur », Ovide). C’est ainsi que peut être représenté cet accablement, quand le deuil vous rend sourd et muet, quand les malheurs excèdent ce que l’on peut supporter. 

C’est qu’un chagrin, quand il est extrême, nous foudroie au point de nous priver de tout moyen d’action. De même, quand nous attendons une très mauvaise nouvelle, et que nous sommes saisis, tremblants, comme paralysés, il arrive qu’ensuite, quand nous nous laissons aller aux larmes et aux gémissements, nous éprouvions un sentiment de libération.

"Feu que l’on peut dire est un bien maigre feu" (Plutarque), disent les amoureux lorsqu’ils veulent représenter une passion qui les submerge. ("Pauvre de moi ! Mes sens me sont ravis. Je vois Lesbie : je ne peux parler, un feu subtil s’insinue en mes veines, mes oreilles tintent, mes yeux sont dans la nuit", Catulle). 

Et c’est là la cause, parfois, de défaillances inattendues, qui surprennent les amants au plus mauvais moment, ils sont paralysés, comme gelés par un feu violent, au coeur même du plaisir. Toutes les passions qui se laissent goûter et digérer sont médiocres. (Léger, le chagrin parle et fort, il fait silence, Sénèque)

Outre (les exemples tirés de l’antiquité, comme celui de) cette Romaine qui mourut de joie quand elle vit son fils revenir de Cannes, ou ceux de Sophocle et de Denys le tyran, qui moururent de plaisir, ou encore celui de Thalna, qui mourut en Corse quand elle fut informée des honneurs que le Sénat de Rome avait décernés (à son fils Marcus Juventius Thalna), nous avons de nos jours celui du pape Léon X qui, lorsqu’il apprit que Milan était prise, ce qu’il souhaitait au plus haut point, en conçut un plaisir tellement démesuré qu’il fut pris de fièvre et en mourut. Et, autre témoignage de la faiblesse humaine, les anciens ont noté que le philosophe Diodore qui n’avait pas su répondre à une objection qu’on lui avait faite alors qu’il était devant ses élèves et en public, mourut sur le coup, submergé par la honte. 

Dans les éditions suivantes, Montaigne ajoute qu’un « capitaine allemand » nommé Raïsciac mourut sur le champ de bataille, après avoir vu le corps de son fils tué au combat. Il ajoute également deux réflexions : ce n’est pas quand un homme est passionnément amoureux qu’il est en état de séduire l’objet de sa passion. Mais lui-même, dit-il, ne se reconnaît pas dans cette galerie de personnages qui se laissent submerger par leurs émotions : "Je suis peu en prise de ces violentes passions. J'ay l'apprehension naturellement dure; et l'encrouste et espessis tous les jours par discours." Ces deux ajouts, en deux points du texte, semblent se contredire. Montaigne laisse entendre qu’il a connu des "pannes" qu’il attribue à une pulsion érotique trop forte, mais il ajoute qu’il s’enflamme difficilement.

Dans un premier jet, il accumule les exemples tirés de sa bibliothèque. On constate les effets du deuil, qui peuvent aller de l’incapacité à pleurer jusqu’à la mort. C’est une donnée issue de la littérature qu’il admet pour véridique sans s’interroger davantage car cela n’a pas vraiment d’importance. Le message est plutôt "ne pas se fier aux apparences, un coeur brisé ne se voit pas sur le visage d’un malheureux". Quand il y revient, des années plus tard, il ajoute un élément qui tient à l’intimité, alors que tous les effets des passions précédemment évoqués étaient publics.

Et il nous interpelle. Et moi ? Comme chacun sans-doute, j’ai été confronté à cette interrogation. J’étais en province quand mon père est mort, très subitement, alors que personne n’imaginait que le petit accident cardiaque qu’il avait connu trois ou quatre jours plus tôt pût avoir des conséquences aussi graves. Ma mère m’a appelé, je ne me souviens plus des mots exacts, quelque chose comme « ça ne va pas bien du tout», j’ai compris que c’était grave, j’étais bouleversé mais l’enjeu était d’arriver à Paris avant qu’il ne meure, quitte à multiplier les excès de vitesse. Mais dès que j’ai su que je ne le reverrai pas, mon coeur s’est, en quelque sorte, fermé, je n’ai pas versé une larme. Etais-je à ce point insensible, voire un monstre de froideur ? Ou bien, au contraire, mon extrême sensibilité faisait-elle barrage à mes émotions ? Il n’existe pas de grille de sensibilité qui m’aurait permis de me situer dans le plus ou moins d’humanité. C'est déjà ce que nous dit Montaigne. Elle est de l'ordre de l'intime. Elle ne se mesure pas.

Il esquisse aussi un thème sur lequel il reviendra et que ses successeurs, Descartes et Spinoza notamment, développeront amplement, celui des pouvoirs de l'âme sur le corps. 

Le cardinal de Lorraine en 1563

** Le duc de Guise

 

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MONTAIGNE AUJOURD'HUI

Une nouvelle traduction des Essais,
au plus près d'une intelligence en mouvement.

* Détail de la statue de Montaigne
par Paul Landowski (Paris 5ème)

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