Chapitre Ier « Par divers moyens on arrive à pareille fin » (deuxième partie)
Paru le vendredi 01 mai 2026.
Dans le précédent épisode, Montaigne répond à l'inquiétude de ses contemporains, que faire quand la ville est mise à sac et sa vie menacée:
Ces exemples nous montrent que lorsqu’ils sont confrontés à l’un ou à l’autre des moyens d’obtenir (leur clémence), certains sont insensibles à l’un et bouleversés par l’autre. D’aucuns diront que se laisser submerger par la pitié, c'est manifester une bonté d'âme qui confine à la faiblesse, et que c’est plus souvent le fait des femmes, des enfants, du petit peuple et que, à l’inverse, n’avoir que mépris pour les larmes et les prières, ne céder qu’aux manifestations du courage témoigne d’une âme que rien ne peut ébranler, qui n’a d’estime que pour les manifestations de la virilité, de celle que rien ne peut dévier. Mais en des âmes moins nobles, la surprise peut provoquer les mêmes effets. Le peuple de Thèbes en donne un exemple. Il avait traduit en justice ses deux généraux victorieux, Pelopidas et Epaminondas, passibles de la peine de mort pour avoir conservé leur charge de béotarques* plus longtemps qu’il n’était prévu. Le premier fut relaxé après qu’il se fut montré accablé par le poids de l’accusation et qu’il eut multiplié les suppliques. Le second, à l’inverse, raconta avec assurance ce qu’il avait fait et non sans arrogance, il en fit sentir l’importance au peuple, qui n’eut pas le coeur de voter contre lui et leur assemblée se sépara, louant le superbe courage de ce héros.
Certes, c’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme. Il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme**. Pompée pardonna aux Mamertins, bien qu’il fût fort en colère contre eux, en considération de la vertu et de la grandeur d’âme de Zénon, un citoyen de la ville qui prenait sur lui la faute et ne demandait d’autre grâce que d’en supporter seul les conséquences. Il fit preuve de la même magnanimité à Pérouse, sans aucun bénéfice ni pour lui, ni pour autrui.
Cette dernière phrase ( le texte original : « Et l’hôte de Sylla ayant usé en la ville de Pérouse de semblable vertu, n’y gaigna rien, ny pour soy ni pour les autres. ») clôt la première édition de ce premier chapitre sur l’idée que la générosité ne paie pas.
Montaigne ajoute dans l'édition de 1588 un long développement sur Alexandre qui, à l'inverse n’a pas supporté le spectacle du courage chez ses ennemis vaincus. Serait-ce que la hardiesse lui fût si habituelle qu'elle en devînt pour lui banale et qu’il ne l’admirait ni ne la respectait ? Ou pensait-il en être le seul exemple, au point de ne pas supporter qu’un autre fît preuve de force d’âme ?
Avec ce premier chapitre, Montaigne annonçait (implitement) qu'il prenait en compte la demande de ses futurs lecteurs, que faire si je suis menacé par les protestants si je suis catholique, par les catholiques si je suis protestants ? Réponse, essayez plutôt le courage, mais c'est sans garantie...
* Magistrat comulant pouvoir civil et militaire.
°° Ces deux phrases sont trop connues pour que j'en propose une version plus moderne.

