Montaigne Aujourd'hui

Une nouvelle traduction des Essais, au plus près d'une intelligence en mouvement.

Il faut lire Montaigne parce que sa pensée est aux fondements de notre sensibilité démocratique et universaliste, mais c’est une lecture difficile, sa langue est trop proche de l'ancien français pour être facilement comprise et trop proche du français classique pour être traduite. Je vous propose une transcription en français d'aujourd'hui, centrée sur le texte de la première édition, pour être au plus près du geste créatif d'un génie soucieux de répondre aux préoccupations des hommes de son temps.

Cette transcription prend la forme d'un feuilleton, à raison d'un épisode chaque vendredi.


Chapitre Ier « Par divers moyens on arrive a pareille fin »

Paru le vendredi 24 avril 2026.

Le premier jet de ce premier chapitre du premier livre a-t-il été écrit juste avant ou juste après les massacres de la Saint-Barthélemy (1572) ? A coup sûr dans des temps troublés, de guerre civile, où tout un chacun peut voir sa vie soumise à la bénévolence d’un voisin protestant, qui a quelque bonne ou mauvaise raison de vous en vouloir… Montaigne répond à la première question que se posent alors ses contemporains: comment sauver ma peau si je suis attaqué, et en position de faiblesse ?

Pour émouvoir la pitié de ceux du parti opposé, lorsque sa vie est entre leurs mains et qu’ils ont le pouvoir de se faire justice, le plus souvent, on fait appel à leur commisération. Mais parfois, au contraire, c’est la bravoure de celui qui résiste qui est payante. Edouard, prince de Galles*, celui-là même qui tint si longtemps en son pouvoir l’Aquitaine et qui connut fortune et succès, considérant que les Limougeauds lui avaient fait du tort, s’empara de la ville. Les cris désespérés des habitants, des femmes, des enfants n’arrêtèrent pas les massacres, bien que tous le suppliaient, se jetant inutilement à ses pieds, ce qui ne l’empêchait pas d’avancer jusqu’à ce qu’il parvînt au lieu où trois gentilshommes faisant preuve d’un incroyable courage, résistaient seuls à son armée victorieuse. Le spectacle de tant de vertu émoussa sa colère et il leur fit grâce, à eux puis à tous les habitants de la ville.

Skanderbeg**, prince d’Albanie, poursuivait un de ses soldats pour le tuer, et celui-ci a tout essayé pour apaiser sa colère, l’a supplié, s’est humilié et, en dernière extrémité, il s’est résolu a l’attendre, l’arme à la main. Cet acte de courage mit un coup d’arrêt à la fureur de son supérieur qui lui fit grâce. Ceux qui n’ont rien jamais rien lu au sujet de ce personnage, de sa force prodigieuse et de son courage pourront interpréter autrement cet épisode.

Qu’est-ce à dire, Montaigne ? Skanderbeg était très connu à l’époque, Ronsard lui avait même consacré un poème et le pape l’avait fait « athlète du Christ ». Il avait tenu tête aux armées turques. Il est mort depuis une bonne centaine d’années quand Montaigne écrit ces lignes, mais sa gloire est à son apogée, c'est un héros dont chacun chante, en Occident, les mérites éclatants. C’est un personnage de légende, à laquelle notre auteur adhère sans beaucoup d’esprit critique. A moins que ce soit l'inverse. C'est sans-doute ce que signifie cette curieuse phrase : "Cet exemple pourra souffir autre interpretation de ceux qui n'auront leu la prodigieuse force et vaillance de ce prince-là."

Et si Skandeberg avait pris peur quand ce soldat s’est retourné et l’a menacé ? Peut-être ne faut-il pas se fier aux réputations, aux discours qui, repris de toutes parts, valent vérité ? 

Nous verrons plus loin que Montaigne a théorisé son rapport à des informations qu'il n'a pas les moyens de "recouper" comme le fait un moderne journaliste. En ce temps, ceux qui ont eu connaissance des innombrables exploits de ce défenseur de la chrétienté menacée par l’Islam conquérant comprennent l’anecdote comme une nouvelle illustration de sa vertu, de sa grandeur d’âme, mais celui qui n'a pas "lu" les récits qui font sa légende peut y voir une forme de couardise. L'autre l'attent "l'espée au poing" et Skandeberg se calme aussitôt !

Dès la première page de ce premier chapitre, qui est une illustration de thèmes stoïciens à la mode, Montaigne, avec un sourire malicieux et au détour d'une phrase, relativise, à chacun son point de vue selon la connaissance qu'il a des circonstances de l'évènement, et sans s'attarder, il enchaîne aussitôt avec un autre exemple.

L’empereur Conrad III*** avait assiégé le duc de Bavière**** et il avait refusé tout aménagement (des conditions de reddition de la ville, ndt), bien que les vaincus s’abaissassent à lui offrir tout ce qu’il pouvait désirer. Il permit seulement aux femmes de sortir, elles auraient la vie sauve et n’auraient pas à craindre les violences de la soldatesque, mais elles devaient être à pied et n’emporter que ce qu’elles avaient sur le dos. Elles firent preuve d’une belle intelligence collective et prirent sur leurs épaules leurs maris, leurs enfants et même le duc. Au spectacle de tant de noblesse d’âme, la fureur de l’empereur s’apaisa, il en pleura d’émotion; lui qui haïssait à mort le duc le traita ensuite, lui et les siens, avec humanité.

Plus tard, Montaigne se relit et dans l’édition de 1588, ajoute quelques lignes :"j'ay une merveilleuse laschete vers la misericorde et la mansuetude. Tant y a qu'à mon advis, je serois pour me rendre plus naturellement à la compassion qu'à l'estimation" (si j'étais dans la position du vainqueur, je serais aussi sensible à celui qui invoquerait ma pitié qu’à celui qui ferait montre de courage, et peut-être davantage serais-je touché par la compassion que par l’admiration). Notre auteur se démarque ainsi des stoïciens qui veulent qu’on secoure les malheureux mais sans s’identifier à eux.

(la suite vendredi prochain)

* Le "prince noir"

** Général Albanais, 1444 - 1468, connu pour sa résistance à l'empire ottoman.

*** Du parti des Gibelins

**** Du parti des Guelfes

 

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MONTAIGNE AUJOURD'HUI

Une nouvelle traduction des Essais,
au plus près d'une intelligence en mouvement.

* Détail de la statue de Montaigne
par Paul Landowski (Paris 5ème)

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