Au lecteur
Paru le vendredi 17 avril 2026.
« Ceci est un livre de bonne foi. » Ce sont les premiers mots des Essais. Faut-il les traduire ? Ils semblent du français d’aujourd’hui, mais est-ce si sûr ? Aujourd’hui, on se trompe de bonne foi, on n’a pas fait exprès, on s’est laissé surprendre. Ce n’est évidemment pas ce que veut dire Montaigne qui précise aussitôt « je ne m’y suis proposé aucune fin que domestique et privée. Je n’y ai eu nulle considération de ton service, ni de ma gloire ». Là, désolé, je n’en crois rien.
Montaigne a vraisemblablement écrit cet avertissement "au lecteur" après coup, juste avant de porter chez le "libraire" son manuscrit, en 1580 pour la toute première édition, et son projet a considérablement évolué depuis qu'il en a écrit les premiers chapitres, huit ans plus tôt. Au départ, son dessein est clair. Il se situe dans la tradition des « miroirs », un genre littéraire très ancien et qui désigne des ouvrages destinés à conseiller le lecteur sur des questions morales. Les libraires du xxième siècle à qui un auteur contemporain proposerait un ouvrage du même genre le rangeraient peut-être dans le rayon "philosophie", plus probablement dans le rayon « développement personnel ».
Montaigne affirme qu’il n’a d’autre dessein que « domestique et privé », comme si il écrivait pour son seul plaisir et celui de ses proches, il ajoute qu’il n’a eu « nulle considération » de ses lecteurs, ni de « (s)a gloire », qu’il ne l’a écrit et porté ensuite chez un éditeur que pour « la commodité particulière de (s)es parents et amis », pour rendre service à ceux qui lui survivront, comme on laisse une photo et un testament où l’on met parfois quelques considérations qui excèdent les questions pécuniaires… Mais je suis convaincu que Montaigne a parfaitement conscience de sa valeur, il sait, dès qu’il écrit les premiers mots du premier chapitre qu’il aura au minimum un succès d’estime.
Il a eu, par son père, ses entrées à la cour, il a été maire de Bordeaux, c'est une personnalité, sans doute pas de premier plan, mais quelqu'un qui compte. Il a, il le dit plus loin, donné à lire certains chapitres à des proches qui l'ont encouragé à poursuivre. A-t-il organisé des lectures dans son château, a-t-il fait circuler quelques feuillets ? Il sait que son livre aura du succès. La postérité de son oeuvre le surprendrait sans-doute, mais pas celle qu’il a eue de son vivant.
Je propose donc de comprendre ainsi l’avertissement qui figure en tête des Essais.
Tu as entre les mains un livre dans lequel je te garantis que ne triche pas. Je ne l’ai pas écrit pour te caresser dans le sens du poil, ni pour faire un best seller, je ne suis pas assez talentueux pour y parvenir. Il n’intéressera qu’un cercle restreint de lecteurs, mes amis et mes proches à qui je laisse, pour quand je n’y serai plus, un portrait souvenir, ils y retrouveront mes traits de caractère et me connaîtront peut-être mieux qu’ils ne me connaissaient vivant.
Si j’avais voulu plaire, j’aurais mieux soigné mon personnage. J’ai voulu qu’on me voie comme je suis dans la vie quotidienne, sans prendre la pose. Ceci est un autoportrait, où je n’ai pas cherché à me flatter, je n’y cache pas mes défauts, je n’y cache rien, dans les limites toutefois que nous impose la décence. Si j’étais né dans quelque pays lointain, où les indigènes vivent selon les lois de la Nature, je me serais montré tout nu et cela ne m’aurait pas gêné.
Tu as parfaitement le droit de considérer que ce serait perdre ton temps que de lire un livre où je ne parle que de moi. Dans ce cas, adieu !

