Chapitre XIV - "Que le goust des biens et des maux dépend en bonne partie de l'opinion que nous en avons." (2/4)
Paru le vendredi 25 septembre 2026.
Mots clés :
Après la thèse (ici), l'antithèse : certes la peur de la mort n'est pas universelle, elle ne trouve donc son siège que dans nos âmes, mais la douleur a bien une origine physique, et elle est universelle.
D'accord, m'objectera-t-on, pour ce qui est de la mort, mais que direz-vous de l'indigence? Que direz-vous de la douleur dont la plupart des sages considèrent qu'elle est le plus grand des maux. Ceux qui faisaient des discours pour le nier n'en reconnaissaient-ils pas le pouvoir lorsqu'ils y étaient confrontés ? Posidonios, très malade, souffrait horriblement. Pompée se rendit à son chevet et lui fit ses excuses, il venait pour le plaisir de l'entendre philosopher alors que ce n'était vraiment pas le moment. "A Dieu ne plaise que la douleur prenne le contrôle et m'empêche d'en disserter", ce qu'il fit aussitôt, dissertant du mépris de la douleur. Cela n'empêchait pas qu'elle jouât son rôle et qu'elle l'accablât sans lui laisser de répit. Et lui de s'écrier : "tu auras beau faire, douleur, je ne dirai pas que tu es un mal." Cette anecdote que les Stoïciens font tant valoir, en quoi nous aide-t-elle à mépriser la douleur ? Posidonios ne fait que jouer sur les mots. D'ailleurs, si la douleur n'avait sur lui aucune prise, pourquoi en parlerait-il ? Pourquoi pense-t-il qu'il est important de ne pas la considérer comme un mal?
Tout n'est pas affaire d'imaginaire. Nous sommes d'accord, nous le savons bien, nos sens en témoignent ("si nos sens nous trompent, la raison même n'a plus de sens", Lucrèce). Ferons-nous croire à notre peau que les coups de fouet ne font que la chatouiller ? que l'aloé (1) est du vin de graves ? L'histoire du pourceau de Pyrrhon se retourne. Il n'a pas peur de mourir, mais si on le frappe, il crie de douleur.
Pouvons-nous aller à contresens de notre nature, qui se retrouve en tout ce qui est vivant sous le ciel, et qui veut que la douleur nous fasse perdre nos moyens. Même les arbres semblent gémir lorsqu'on les blesse. On n'appréhende la mort que par des discours, d'autant que c'est l'affaire d'un instant ("Elle fut, elle sera, rien n'est présent en elle", La Boétie. "Mourir est moins dur que d'attendre la mort", Ovide). Mille bêtes, mille hommes ont préféré mourir que d'en être menacés, et à la vérité, ce dont nous devons avoir peur, ce n'est pas de la mort mais des souffrances qui la précèdent généralement.
Montaigne prolonge cette réflexion dans l'édition posthume. Ni ce qui précède, ni ce qui suit la mort n'est la mort. Celle-ci est inévitable, rapide et sans douleur. Ce que nous ne supportons pas, c'est l'idée de la mort et la douleur nous est encore plus insupportable quand nous craignons qu'elle n'annonce la mort. Nous supportons les rages de dents ou les attaques de goutte car nous considérons qu'elles sont sans danger, quelque violentes qu'elles soient.
Et s'il faut craindre la pauvreté, c'est parce qu'elle nous jette dans les bras (de la douleur), qu'elle nous fait souffrir de soif, de faim, de froid, de canicule, d'insomnie. Tenons-nous en donc à la douleur, j'avoue que c'est ce qui peut nous arriver de pire, car je suis de tous les hommes celui qui lui veut le plus de mal et je la fuis si bien que, Dieu merci, je n'ai pas eu souvent affaire à elle (2).
1 - Plante alors utilisée comme laxatif, particulièrement amère.
2 - On sait pourtant que Montaigne souffrait de coliques néphrétiques. On le verra dans l'épisode suivant.

