Montaigne Aujourd'hui

Une nouvelle traduction des Essais, au plus près d'une intelligence en mouvement.

Il faut lire Montaigne parce que sa pensée est aux fondements de notre sensibilité démocratique et universaliste, mais c’est une lecture difficile, sa langue est trop proche de l'ancien français pour être facilement comprise et trop proche du français classique pour être traduite. Je vous propose une transcription en français d'aujourd'hui, centrée sur le texte de la première édition, pour être au plus près du geste créatif d'un génie soucieux de répondre aux préoccupations des hommes de son temps.

Cette transcription prend la forme d'un feuilleton, à raison d'un épisode chaque vendredi.


Chapitre XII - "De la constance"

Paru le vendredi 04 septembre 2026.

Nous devons être résolus et tenir bon, mais pas au point que nous ne cherchions pas à éviter, si nous le pouvons, les maux qui nous menacent, ni de ne pas avoir peur d'être pris au dépourvu. Au contraire, tous les moyens pour se prémunir du malheur sont bons puisqu'ils nous préservent des coups qui nous sont portés.

L'édition de 95 donne ici de nombreux exemples d'éminents soldats de l'antiquité qui n'ont pas jugé honteux de reculer devant l'ennemi, voire même de fuir. Montaigne prend malicieusement plaisir à évoquer l'intelligence des Scythes pourtant considérés comme des "barbares".

Il est toutefois malvenu de fuir pour échapper aux canonnades. Quand on se trouve en face du canon, ce qui arrive souvent à la guerre, la violence et la vitesse du boulet font qu'on ne peut l'éviter et il y en a plus d'un qui a prêté à rire à ses camarades parce qu'il a voulu se protéger la tête avec son bras. Mais (ce n'est pas toujours vrai comme le montre cette anecdote qui date du temps, ndt) de l'expédition de Charles-Quint en Provence. Le Marquis de Guast (1) était en reconnaissance en Arles et alors qu'il était à découvert, il avait quitté son abri derrière un moulin à vent, les seigneurs de Bonneval et Sénéchal d'Agen l'aperçurent ; ils se promenaient sur les murs des arènes. Ils le signalèrent au Seigneur de Villiers qui commandait l'artillerie et qui braqua sur Guast une couleuvrine si rapidement que le dit Marquis, s'il ne s'était jeté de côté quand il a vu qu'on y mettait le feu, aurait pris le boulet en plein. Quelques années plus tôt, Laurent de Médicis, duc d'Urbin (le père de Catherine de Médicis, mère du roi), alors qu'il assiégeait Mondolphe, une ville d'Italie située dans ce qu'on appelle le Vicariat, voyant mettre le feu à une pièce (d'artillerie) en face de lui, se jeta à terre et bien lui en prit. Il aurait sinon très probblement pris dans le ventre le coup qui lui passa juste au-dessus de la tête...

Il faut bien le dire, ces mouvements ne sont pas le fruit d'un choix délibéré. Comment juger, en une fraction de seconde, si la mire (de la couleuvrine qui vous menace, ndt) est plus ou moins haute ? Il est probable que ce soit plutôt un coup de chance que la peur qui leur ait dicté leur conduite et un autre jour, le hasard peut faire que vous soyez touché, ou que vous évitiez le boulet.

Ce chapitre n'a pas besoin de commentaires sinon pour signaler mon désaccord avec la traduction de Michaud de cette dernière phrase, qu'il comprend ainsi "Il est bien plus judicieux de croire que le hasard servit leur frayeur, et qu’en une autre circonstance ce serait au contraire aller au-devant du coup, que de chercher à l’éviter." Pour moi, la "morale" des anecdotes qui précèdent n'est pas "on ne peut échapper à la Fortune", surtout depuis les perfectionnements de l'artillerie, mais "on ne doit pas avoir honte des moyens d'échapper à la mort, y compris de se jeter à terre", puisque même un soldat aussi valeureux que le marquis de Guast s'abaisse ainsi.

Pour Philippe Desan (auteur de "Montaigne, une biographie politique"), la première édition des Essais était destinée à faire valoir leur auteur auprès du roi Henri III. Il ne faudrait pas en déduire que Montaigne lui conseille de se coucher dans la boue pour échapper à l'artillerie adverse, mais de ne pas juger ceux de ses soldats qui le feraient. Quant aux lecteurs "ordinaires" de l'ouvrage en ces temps de guerre, qu'ils n'aient pas de honte à éviter les coups, à rester à l'abri, à ne pas fanfaronner face aux couleuvrines. Nous ne sommes plus au temps de la chevalerie, même si Montaigne se rêve parfois en soldat. Nous verrons avec les chapitres consacrés à l'éducation qu'elle continue d'être une norme.

(1) Alfonso III d'Avalois (1502 - 1546), marquis del Vasto (ou Guast), très célèbre général de l'armée de Charles Quint, l'un des artisans du désastre de Pavie qui vit François 1er fait prisonnier.

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MONTAIGNE AUJOURD'HUI

Une nouvelle traduction des Essais,
au plus près d'une intelligence en mouvement.

* Détail de la statue de Montaigne
par Paul Landowski (Paris 5ème)

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