Montaigne Aujourd'hui

Une nouvelle traduction des Essais, au plus près d'une intelligence en mouvement.

Il faut lire Montaigne parce que sa pensée est aux fondements de notre sensibilité démocratique et universaliste, mais c’est une lecture difficile, sa langue est trop proche de l'ancien français pour être facilement comprise et trop proche du français classique pour être traduite. Je vous propose une transcription en français d'aujourd'hui, centrée sur le texte de la première édition, pour être au plus près du geste créatif d'un génie soucieux de répondre aux préoccupations des hommes de son temps.

Cette transcription prend la forme d'un feuilleton, à raison d'un épisode chaque vendredi.


Chapitre XI, "Des prognostications"

Paru le jeudi 27 août 2026.

Et pour ce qui est des oracles, ils avaient commencé à perdre de leur crédit bien avant la venue de Jésus Christ. Cicéron déjà s'interrogeait sur les causes de cette perte d'influence. Notre religion a proscrit plusieurs signes annonciateurs de l'avenir, les viscères des bêtes sacrifiées, les mouvements des poulets, le vol des oiseaux, la foudre, les remous d'une rivière et autres sur lesquels les anciens fondaient la plupart de leurs décisions, publiques ou privées. Il reste pourtant aux devins bien d'autres procédés, les astres, les esprits, l'aspect du corps, les songes, etc., autant de manifestations de notre désir forcené de connaître l'avenir, comme si nous n'avions pas assez à faire avec le présent. Mais ils ont perdu beaucoup de leur pouvoir.

C'est pourquoi l'affaire du marquis François de Saluce m'a semblé remarquable. Il avait rang de général dans l'armée du roi François en Italie, il avait toutes les faveurs de la cour, il devait d'ailleurs au roi son marquisat après qu'il eut été confisqué à son frère, lequel, par affection fraternelle, n'avait pas protesté. Il se laissa épouvanter par les terribles prophéties qu'on faisait courir de tous côtés et qui annonçaient la victoire de Charles Quint, et donc notre défaite. A Rome, ces prophéties avaient trouvé un terrain si favorable que les spéculateurs parièrent de grosses sommes sur notre défaite. Après s'être ouvert à ses proches des malheurs qu'il croyait inévitables pour la couronne de France, il fit sécession et changea de camp, pour son malheur pourtant, quoique aient dit les astres. Mais il agit en homme pétri de contradictions. Il avait les villes et une armée pour lui, il était à trois pas de l'armée de d'Antoine de Leiva (1) alors que nous ne nous doutions pas de sa trahison, il avait l'occasion de nous faire bien plus de mal qu'il ne fit. Et de fait, nous n'avons pas perdu d'hommes, et une seule ville, Fossano, et encore, après l'avoir longtemps défendue.

 

Montaigne cite ici Horace, "C'est par sagesse que le dieu plonge l'avenir dans l'ombre", et dans les éditions de 1588 et de 1595, il revient longuement sur ce thème. Après deux autres citations de Cicéron, une anecdote sur les Toscans qui seraient réputés pour la qualité de leurs prophéties, après avoir affirmé que, dans le doute, il préférerait jouer son avenir à pile ou face plutôt que de se fier à l'interprétation des rêves, il récuse le témoignage de ceux qui tirent argument des prophéties qui se sont réalisées, car le hasard fait parfois bien les choses; Montaigne remarque d'ailleurs que si elles ne se réalisaient jamais, elles diraient encore quelque chose de vrai. Il rapporte encore comment Diagoras l'athée confondit un tenant de la superstition et il ajoute que Xénophane de Colophon a combattu la voyance sous toutes ses formes. Il attend d'avoir vu de ses yeux vu tel ouvrage qui, prétend-on, donnait la liste des papes à venir, ou tel autre une liste d'empereurs et de patriarches. Mais en ce temps de troubles et de guerres, ses contemporains cherchent au Ciel les raisons de leurs malheurs. Notre auteur évoque alors, comme pour se contredire lui-même, ce que Socrate appelait son démon et qu'il comprend comme une forme d'intuition. Lui-même s'est laissé guider par de telles "images" qui se sont imposées à lui.

L'addition est intéressante, moins toutefois que ce personnage de traître qui ne va pas au bout de sa trahison, qui n'ose pas prendre avantage de ce que l'armée française ignore qu'il est passé à l'ennemi. Montaigne n'a pas inventé l'inconscient ni le complexe de culpabilité, mais le lecteur moderne ne peut pas ne pas y penser.

1- Un des principaux officiers de Charles Quint

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MONTAIGNE AUJOURD'HUI

Une nouvelle traduction des Essais,
au plus près d'une intelligence en mouvement.

* Détail de la statue de Montaigne
par Paul Landowski (Paris 5ème)

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