Chapitre 10. Du parler prompt ou tardif
Paru le vendredi 17 juillet 2026.
"Onc ne furent à tous, toutes grâces données" (La Boétie, 1)
C'est pourquoi les uns ont reçu le don d'éloquence, ils ont la répartie facile, immédiate, ils ont la parole si aisée qu'ils ne sont jamais pris à l'improviste, les autres sont plus lents, ils ne parlent qu'après mûre réflexion. De même qu'on conseille aux femmes de choisir les jeux et les gestes qui les mettent à leur avantage, si j'avais à conseiller prêcheurs et avocats, qui font essentiellement profession de parler, j'opterais pour la lenteur pour le prêcheur, parce qu'il a tout loisir de se préparer et qu'il déroule ensuite son sermon sans être interrompu, tandis que l'avocat doit saisir les opportunités et entrer en lice à tout moment, faire face à la partie adverse dont les arguments le surprennent et l'obligent à sortir du raisonnement qu'il avait échafaudé.
C'est l'inverse qui se produisit lors de l'entrevue du pape Clément et du roi François à Marseille. Monsieur Poyet, qui avait fait toute sa carrière au barreau, et qui avait une excellente réputation, avait été chargé d'écrire le discours que le roi adresserait au pape. Il l'avait préparé de longue date, et l'avait apporté de Paris mais le jour où il devait être prononcé, le pape qui craignait que tel ou tel propos déplût aux ambassadeurs des autres chefs d'Etat qui seraient présents, fit savoir au roi ce qui lui semblait convenir le mieux en ce temps et en ce lieu. Et cela, par malchance, ne correspondait pas à ce que Poyet avait préparé ; son discours était inutilisable et il lui fallait en écrire un autre de toute urgence, ce dont il se sentait incapable. Le cardinal du Bellay dut s'en charger.
Il semble qu'une réaction soudaine, immédiate, soit plus le propre de l'esprit tandis que, par définition, le jugement implique de différer dans le temps. Mais celui qui reste coi quand il n'a pas eu le temps de préparer sa réplique, et celui qui en a eu le temps, mais sans qu'il ait pour autant trouvé de quoi améliorer sa réplique, sont toujours un peu décalés. On dit de Severus Cassius (2) qu'il était d'autant plus éloquent qu'il improvisait, qu'il devait ses succès à sa capacité à saisir les opportunités plus qu'au travail, qu'être interrompu lui donnait l'occasion de répliquer et que ses adversaires évitaient de le surprendre, de peur que la colère ne le rende deux fois plus éloquent. D'expérience, je connais bien cette difficulté.
Moi non plus, je ne supporte pas de devoir préparer un discours passionné. S'il ne va pas librement, gaiment, l'esprit ne va nulle part. On dit de certains livres qu'ils puent le labeur et l'huile, il s'y trouve des maladresses, quelque chose de heurté dû au fait d'avoir été trop élaboré. La tension provoquée par le souci de bien faire empêche les idées de s'écouler, comme l'eau quand elle se presse en trop grande quantité, bien que le goulot soit ouvert.
J'ajoute que mon intelligence ne demande pas à être bousculée trop violemment, comme Cassius par la colère (ce serait trop pénible), mais à être sollicitée, échauffée et réveillée par quelque circonstance imprévue, fortuite. Si elle va toute seule, elle ne fait que traîner et languir. Il lui faut pour être éveillée, qu'on lui donne un peu d'agitation. C'est pourquoi mes paroles valent mieux que mes écrits, si tant est qu'ils vaillent quelque chose.
Montaigne ajoute dans les éditions postérieures que le hasard des rencontres, et même parfois le fait de parler à haute voix, tout seul, "tire plus de (son) esprit" qu'il n'y trouve lui-même lorsqu'il "le sonde" et qu'il est seul. Il a une curieuse formule "je ne me trouve pas où je me cherche", il se trouve plus par rencontre avec autrui que pas introspection.
Dès le premier jet des Essais, celui de la première édition, Montaigne revient sur le thème qu'il a déjà abordé, on ne pense pas "à blanc", pour penser, il faut être confronté à l'imprévu, être sollicité par autrui. Montaigne n'est pas un sage qui vit retiré dans on château, loin du monde, il a besoin d'action, de bouger, de rencontrer des gens... Il a besoin d'être surpris, pas au point de cet avocat romain qui est bien meilleur quand la passion l'emporte, mais suffisamment pour éveiller un esprit un peu lourd, qui ne saisit pas toujours la portée de ce qu'il écrit. Quelques dizaines d'années plus tard, Descartes écrira la fameuse formule, "cogito ergo sum", pour Montaigne, pas de cogito solitaire. L'homme est un animal politique.
(1) "Personne jamais n'a reçu de la Nature tous les dons"
(2) Il faut entendre "esprit" au sens de vivacité
(3) Un orateur romain actif sous les règnes d'Auguste et Tibère (Wikipedia)

