Chapitre IX - Des menteurs (2/2)
Paru le vendredi 10 juillet 2026.
Les deux anecdotes de la semaine dernière parlent sans-doute davantage aux contemporains de Montaigne qu'à nous. Le chapitre vaut surtout, pour un lecteur d'aujourd'hui, qui entend souvent parler des sciences cognitives, par cette considération (1) : (les menteurs) "ou ils inventent marc et tout, ou ils déguisent et alterent un fons veritable. Lors qu'ils déguisent et changent, à les remettre souvent en ce mesme conte, il est mal-aisé qu'ils ne se desferrent, parce que la chose, comme elle est, s'estant logée la premiere dans la memoire, et s'y estant empreinte par la voye de la connoissance et de la science, il est malaisé qu'elle ne se représente à l'imagination, délogeant la fauceté que n'y peut avoir le pied si ferme ny si rassis, et que les circonstances du premier apprentissage, se coulant à tous coups dans l'esprit, ne facent perdre le souvenir des pieces rapportées, faulses ou abastardies."
Faut-il voir pour autant en Montaigne le premier des cogniticiens ? Quelles étaient, en cette fin du XVIème siècle, l'état des réflexions sur le fonctionnement de la mémoire ? J'avoue n'en avoir aucune idée.
Lorsqu'il revient, pour les éditions suivantes, sur son texte, Montaigne élargit la perspective. Il interroge le rapport entre mémoire, santé mentale et intelligence. "Si en mon païs on veut dire qu'un homme n'a poinct de sens, ils disent qu'il n'a point de memoire." Pourtant l'auteur a constaté que "les memoires excellentes se joignent volontiers aux jugements debiles". Et il se plaint que ce qu'on appellerait aujourd'hui un "neuromythe" lui cause du tort, on lui reproche ses oublis dont il serait responsable puisqu'il n'a pas l'excuse d'être un insensé. Il doit en revanche aux défauts de sa mémoire d'avoir renoncé, et il s'en félicite, à l'ambition, il faut entendre par là qu'il n'a pas cherché à faire carrière en politique, à se mêler "des négociations du monde" (ce qui n'est pas tout à fait exact).
Plus loin, et dans les additions de la dernière édition, Montaigne se fait moraliste: "Nous ne sommes hommes et ne nous tenons les uns aux autres que par la parole." Le mensonge devrait donc être puni très sévèrement. "Si, comme la vérité, le mensonge n'avoit qu'un visage, nous serions en meilleurs termes. Car nous prendrions pour certain l'opposé de ce que dit le menteur. Mais le revers de la vérité a cent mille figures et un champ indefiny."
Il ne me paraît pas inutile de rappeler ici le raisonnement kantien sur le même sujet. Nous ne devons pas mentir car le mensonge se détruit lui-même. S'il était loisible à tout un chacun de mentir, toute parole étant susceptible d'être mensongère, aucune ne serait crue et mentir n'aurait plus l'effet recherché par le menteur. L'argument de Montaigne est différent. Abimer le langage, c'est saper le fondement de toute société humaine. Il n'exclut d'ailleurs pas la possibilité de mentir s'il était menacé d' "un danger évident et extrême". Peut-être faut-il ici le créditer d'un raisonnement implicite. Quand la violence détruit la société, quand les hommes "ne tiennent plus les uns aux autres", quand c'est "chacun pour soi", peut-on condamner le mensonge qui sauve l'individu, même s'il contribue à détruire le lien social ?
Montaigne s'est nourri des moralistes de l'antiquité, il s'oblige à raisonner comme eux, in abstracto, mais son temps est celui des violences et des trahisons, qui l'obligent à penser en contexte quand les menaces sont permanentes.

