Chapitre IX Des menteurs (1/2)
Paru le vendredi 03 juillet 2026.
Je suis très mal placé pour parler de mémoire. Je n'en ai pratiquement pas et je ne crois pas qu'il y ait homme au monde qui en soit aussi monstrueusement dépourvu. Pour tout le reste, je suis comme tout un chacun mais pour ce qui est de la mémoire, je pense vraiment être hors du commun, au point que cela pourrait me valoir une forme de célébrité. On a raison de dire que qui n'a pas de mémoire ne doit pas se risquer à mentir. Je sais que les lexicographes font la différence entre "dire un mensonge" et "mentir". On peut dire une chose fausse, mais qu'on a crue vraie, tandis que, si on se réfère à l'étymologie latine du mot, puisque notre français est issu du latin, mentir, c'est aller contre sa conscience, et le mot ne s'applique qu'à ceux qui disent l'inverse de ce qu'ils savent. Ceux-là, ou ils inventent tout, absolument tout, ou bien ils dénaturent un fond de vérité. Dans ce cas de figure, lorsqu'ils reviennent sur le sujet, il est bien rare qu'ils ne se trouvent boiteux parce que, avant qu'ils l'aient déformée, la réalité s'est imprimée dans leur mémoire telle qu'ils l'ont connue, aux dépens de la version mensongère qui dès lors manque d'assise. Les circonstances dans lesquelles on a eu connaissance du fait nous reviennent en tête et nous font perdre le souvenir des éléments qu'on y a ajoutés, modifiés, tronqués.
Le roi François 1er s'est vanté d'avoir coincé l'ambassadeur du Duc de Milan, Francisque Taverna, réputé pour être beau parleur. Celui-ci avait été dépêché auprès du roi pour disculper son maître dans une affaire très grave. (Voici ce qui s'était passé : ) Le Roi voulait préserver ses intérêts en Italie, bien qu'il en eût été chassé. Il eut l'idée de placer auprès du Duc de Milan un gentilhomme à lui qui ferait office d'ambassadeur tout en se présentant comme un simple particulier et il ferait semblant d'être là pour affaires. C'était d'autant plus important que le Duc dépendait de l'Empereur (1), avec lequel il négociait le mariage de sa nièce, fille du roi du Danemark, celle qui est à présent douairière de Lorraine ; le Duc ne pouvait pas se permettre qu'on sût qu'il discutait avec nous, sans que cela lui nuise gravement. Pour remplir cette mission on trouva un gentilhomme milanais, un certain Merveille, écuyer d'écurie chez le roi. Il fut donc dépêché avec lettres de créance et instructions, mais secrètes, il avait d'autres lettres de recommandation à présenter au Duc pour que celui-ci lui apporte son soutien dans ses affaires, elles donnaient du crédit à sa couverture. Mais il resta si longtemps auprès du Duc que l'Empereur en prit ombrage, ce qui fut la cause de ce qui suivit. Sous prétexte d'une accusation de meurtre, le Duc lui fit trancher la tête, en pleine nuit et au terme d'un procès expédié en deux heures. Le Roi, qui demandait raison de cette injustice, s'est adressé à tous les princes de la Chrétienté, y compris au Duc, et Messire Francisque Taverna qui avait préparé une explication logique mais mensongère de l'affaire, fut entendu au Conseil du matin. Il justifia le fait par plusieurs belles raisons qui avaient l'apparence de la vérité. Son maître n'avait jamais vu en notre envoyé qu'un gentilhomme sans titre officiel, sujet du Duc, venu faire des affaires à Milan où il n'avait jamais été connu que comme tel. Le Duc prétendait même n'avoir pas su qu'il était de la maison du Roi, et que donc il ignorait tout de son statut d'ambassadeur. Le Roi à son tour lui posa tant de questions et lui fit tant d'objections, le pressant de toutes parts, qu'à la fin il l'accula sur le point de l'exécution de nuit et en catimini. Le pauvre homme, très mal à l'aise et voulant jouer la carte de la sincérité, lui répondit que le Duc aurait été bien désolé de manquer de respect à sa Majesté si l'exécution se fût faite de jour. Comme chacun l'imagine, il s'est fait ramasser, s'étant si évidemment coupé, et devant le roi François qui ne manquait pas de flair.
Le pape Jules II avait envoyé un ambassadeur au roi d'Angleterre pour l'encourager à attaquer le roi de France. Celui-ci fut reçu en audience et le roi d'Angleterre dans sa réponse fit part des difficultés qu'il y aurait à attaquer un roi si puissant, et qu'il y faudrait quelques bonnes raisons. L'ambassadeur répliqua très maladroitement qu'il en avait lui aussi conscience, et qu'il en avait fait part au Pape. De cette considération qui contredisait son propos, qui était de le pousser à la guerre, le roi vit la preuve qu'il penchait en réalité du côté de la France, ce qui se trouva confirmé par la suite; il en avertit son maître. Ses biens furent confisqués et il s'en fallut de peu qu'il ne perdît la vie.
Le commentaire élargi aux additions de 1588 et 1595 la semaine prochaine
(1) Charles Quint

