Montaigne Aujourd'hui

Une nouvelle traduction des Essais, au plus près d'une intelligence en mouvement.

Il faut lire Montaigne parce que sa pensée est aux fondements de notre sensibilité démocratique et universaliste, mais c’est une lecture difficile, sa langue est trop proche de l'ancien français pour être facilement comprise et trop proche du français classique pour être traduite. Je vous propose une transcription en français d'aujourd'hui, centrée sur le texte de la première édition, pour être au plus près du geste créatif d'un génie soucieux de répondre aux préoccupations des hommes de son temps.

Cette transcription prend la forme d'un feuilleton, à raison d'un épisode chaque vendredi.


Chapitre VIII, De l’oisiveté

Paru le vendredi 26 juin 2026.

De même que nous voyons des terres grasses et fertiles, si elles sont laissées en jachère, se couvrir de cent mille sortes de mauvaises herbes, et que nous devons, pour les maintenir en état, les labourer et les ensemencer, et de même qu’il nous faut besogner les femmes pour qu’elles conçoivent de beaux enfants car sinon, faute de semence, elles ne produisent d’elles-mêmes que des matières informes et sanguinolentes, ainsi en va-t-il de nos esprits. Si on ne leur donne matière à réflexion telle qu’elle les oblige à s’y tenir, ils errent de-ci de-là et se perdent dans le vaste champ des chimères, ils s’agitent et n’est folie ni rêverie qu’ils ne produisent (« comme des songes de malades, des fantasmes », Horace).

Si on ne lui donne un but, l’âme se perd car, comme l'on dit, c’est n’être nulle part que d’être partout. Dernièrement, je me suis retiré chez moi, j’avais décidé que, dans toute la mesure du possible, je ne m’occuperais de rien et que je passerais le peu qu’il me restait à vivre en repos et loin du monde. J’ai cru que je ne pouvais faire plus grande faveur à mon esprit que de le laisser sans avoir à se soucier de rien sinon de soi. J’espérais qu’il pourrait d’autant plus aisément se fortifier qu’il avait, avec l'âge, gagné en épaisseur, en maturité. Résultat, tout l’inverse, comme le dit Lucain « l’oisiveté laisse l’esprit vagabonder », il se comporte comme un cheval fou, il se donne à lui-même cent fois plus de sujets de préoccupation qu’il n’en avait pour autrui et il enfante tant de chimères et de monstres incroyables, en vrac et si absurdes que j’ai commencé à les mettre par écrit, espérant lui en faire honte à lui-même.

Premier chapitre où Montaigne parle vraiment de lui, sujet à l’inquiétude, au sens premier du terme, aux cauchemars. Il ne faudrait pas le prendre au pied de la lettre, ces « monstres fantasques » (j’ai « traduit » fantasques par incroyables) ne sont pas les visions d’un malade que guetterait la schizophrénie, mais cette première touche de l’auto-portrait qu’il nous a promis ne correspond pas à l’image que les pages choisies des anthologies scolaires nous donnent d’un philosophe qui se retire dans sa bibliothèque pour méditer tranquillement en compagnie des sages de l’antiquité.

Montaigne est un être tourmenté, et nous dirions aujourd’hui qu’il compte sur les vertus thérapeutique de l’écriture, qu’il entreprend une auto-analyse. Et pour cela, il parle de son esprit ou de son âme (les deux termes semblent parfaitement synonymes), comme d’une entité qui n’est pas lui, à qui il peut accorder des vacances et à qui il tient la bride haute, quand il s’aperçoit qu'elle prend un peu trop de libertés…

Ne faisons pas dire à Montaigne plus qu’il ne dit. Il n’élabore pas ici une théorie du sujet capable de dissociation, un moi qui serait une volonté versus un esprit qui ressemblerait à un inconscient. Montaigne joue avec les mots, file la métaphore, les sujets de préoccupation deviennent des "monstres". Le rêve éveillé tient sans-doute une grande place dans sa vie. J'ai écrit quelque part ("Ce qui me permet de dire JE") que nous sommes ce que nous rêvassons. Pour Montaigne, nos rêveries participent à la définition de notre être.

« Retour


MONTAIGNE AUJOURD'HUI

Une nouvelle traduction des Essais,
au plus près d'une intelligence en mouvement.

* Détail de la statue de Montaigne
par Paul Landowski (Paris 5ème)

S'abonner à ToutEduc

Abonnez-vous pour accéder à toute l'information des professionnels de l'éducation et recevoir : La Lettre ToutEduc

Abonnement Gratuit →

* Sans engagement par la suite.