Montaigne Aujourd'hui

Une nouvelle traduction des Essais, au plus près d'une intelligence en mouvement.

Il faut lire Montaigne parce que sa pensée est aux fondements de notre sensibilité démocratique et universaliste, mais c’est une lecture difficile, sa langue est trop proche de l'ancien français pour être facilement comprise et trop proche du français classique pour être traduite. Je vous propose une transcription en français d'aujourd'hui, centrée sur le texte de la première édition, pour être au plus près du geste créatif d'un génie soucieux de répondre aux préoccupations des hommes de son temps.

Cette transcription prend la forme d'un feuilleton, à raison d'un épisode chaque vendredi.


Chapitre VII, Que l'intention juge nos actions

Paru le vendredi 19 juin 2026.

La mort, dit-on, nous délie de toutes nos obligations. J'en connais qui ont fait de cette maxime l'usage qui leur convenait. Henri VII, roi d'Angleterre avait convenu avec Philippe de Habsbourg, le fils de Maximilien et le père de Charles Quint, que lui-ci lui remettrait le Duc de Suffolk, chef du parti de la rose blanche et son ennemi, qui s'était enfui et s'était réfugié aux Pays-Bas. Il s'engageait à lui laisser la vie sauve. Quand il sentit la mort venir, il ordonna par testament à son fils de le faire exécuter dès qu’il serait lui-même décédé.

Si j'en crois Wikipedia, John de la Pole, duc de Suffolk, dernier chef de guerre du parti de la Rose blanche, à qui Henri VII avait des raisons d'en vouloir, est mort sur le champ de bataille de Stoke, et non pas dans une geôle londonienne. A moins qu'il s'agisse de William de la Pole, qui s'est illustré en France pendant la "Guerre de cent ans" et qui a été décapité à Douvres après une émeute et un simulacre de jugement. Je n'ai trouvé aucun Suffolk qui ait été livré au roi d'Angleterre. D'après Naya, Reguig et Tarrête, Montaigne aurait trouvé cet exemple historique dans les Mémoires de Guillaume et Martin du Bellay. 

Plus récemment, le duc d'Albe nous a fait vivre une tragédie avec l'exécution des comtes de Horne et d'Egmont, laquelle donna lieu à des choses admirables; le comte d'Egmont insista pour qu'on le fit mourir le premier de façon que sa mort l'affranchît de la dette qu'il avait contractée envers Horne lorsqu'il l'avait convaincu de faire confiance au duc d'Albe et de se rendre. Je suis d'avis que la mort ne l'a pas déchargé de la parole donnée et qu'il n'avait pas à mourir pour en être quitte.

Nous ne pouvons être tenus pour responsables de ce qui est au-delà de nos forces. C'est pourquoi les règles éthiques ne s'appliquent qu'à ce qui dépend de nous, de nos choix, en tenant compte de ce que savions alors ; nous ne pouvons être condamnés pour les conséquences de nos actions lorsqu'elles nous échappent. C'est pourquoi le Comte d'Egmond, quand bien même il eût survécu au Comte de Horne, n'aurait rien eu à se reprocher quoiqu'il se considérât comme redevable à son égard. Il n'avait pas les moyens de tenir sa promesse. Mais le roi d'Angleterre qui, par son testament, a manqué à sa parole, ne peut avoir pour excuse d'avoir repoussé à après sa mort cette vilenie. Pas davantage n'en a ce maçon dont parle Hérodote, qui a gardé toute sa vie le secret des trésors du roi d'Egypte son maître et qui le révéla à ses enfants sur son lit de mort.

Montaigne ajoute qu'il en a vu plusieurs qui, ayant mauvaise conscience, ont pris leurs dispositions testamentaires pour s'en soulager ... après leur mort, et à bon compte. Pire encore, ceux qui dissimulent leurs sentiments et les révèlent avec leurs dernières volontés, et qui, au lieu d'avoir fait mourir leur rancune la font vivre après leur mort. "Je me garderay, si je puis, que ma mort die chose, que ma vie n'ayt premierement dit (J'éviterai, si je puis, que ma mort dise une chose que je n'ai pas dite de mon vivant)."

Quelques lignes d'un ajout au texte initial rendent explicite ce qui semblait aller de soi, la morale à tirer de ces anecdotes tragiques. C'est ce qui intéresse Montaigne, non l'exactitude historique d'une anecdote mais la possibilité d'en tirer un enseignement. Je suis journaliste, je m'efforce de rapporter des faits dont la réalité est établie. Mais ces faits n'ont d'intérêt que s'ils donnent au lecteur des indications sur les conséquences qu'ils pourront avoir. Que telle personne soit nommée au cabinet d'un ministre n'a d'intérêt que si, au vu de son parcours, de ses prises de position, de sa proximité avec tel courant de pensée, mon lecteur peut espérer ou redouter une réforme qui aille dans tel ou tel sens. Je suis l’haruspice, qui prédit l'avenir, ou plutôt la Pythie, qui dit l'avenir mais laisse à chacun le soin d'entendre comme il l'entend mes oracles.

En quelques siècles, nous sommes passés de récits dont la valeur se mesure à la morale dont ils sont porteurs à des faits dont un professionnel garantit l'exactitude, et qui contribuent à envisager l'avenir. Pour le dire autrement, la vérité se mesure à l'aune de l'usage qu'on en fait, selon les époques. Montaigne en nourrit son "miroir" des honnêtes jeunes gens de son temps, des règles de vie, nous y cherchons les signes annonciateurs de notre destin. Mais dans les années 1580 comme aujourd'hui, l'essentiel est le choix des références. Montaigne préfère Plutarque à Suétone, les récits édifiants qui magnifient les héros de l'antiquité aux récits des dépravations d'empereurs lamentables. 

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MONTAIGNE AUJOURD'HUI

Une nouvelle traduction des Essais,
au plus près d'une intelligence en mouvement.

* Détail de la statue de Montaigne
par Paul Landowski (Paris 5ème)

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