Chapitre VI. "L'heure des parlemens dangereuse"
Paru le vendredi 12 juin 2026.
J'ai toutefois vu récemment (1), près de chez moi à Mussidan, que ceux (2) qui en ont été délogés par notre armée, et d'autres du même camp, criaient à la trahison parce qu'on les avait surpris et mis en pièces pendant les négociations et alors que le traité était encore en discussion, ce qui en un autre siècle aurait pu s'entendre, mais, comme je viens de le dire, nos moeurs n'ont plus rien à voir avec celles des temps anciens et on ne peut faire confiance à personne avant que le dernier sceau ait été apposé ... et encore !
Cléomène (3) disait que les faits de guerre ne relèvent pas de la Justice et ne sont pas soumis aux lois, qu'on les ait reçues des dieux ou des hommes. Il avait signé une trêve de sept jours avec les Argiens, et la troisième nuit, il les attaqua alors qu'ils dormaient, il les défit et allégua que la trêve portait sur les jours, pas sur les nuits. Mais les dieux le punirent de cette perfidie.
Monsieur d'Aubigny assiégeait Capoue ; après une formidable canonnade, Fabrice Colonna qui commandait la ville entama des négociations du haut des fortifications, ses hommes n'étaient pas vraiment en alerte, les nôtres en profitèrent et s'emparèrent de la ville qu'ils mirent à sac.
Plus près de nous (4) à Yvoy, Julian Romero ayant commis le pas de clerc de sortir de la ville pour parlementer avec le Connétable (5), il trouva sa ville prise quand il voulut y retourner..
Mais nous (6) ne nous sortirons pas de là sans cacher que nous faisons de même : le marquis de Pesquaire assiégeait Gênes où commandait, sous notre protection, le duc Octavian Fregose et la négociation était si avancée qu'on la tenait pour conclue, mais les Espagnols en profitèrent pour se glisser dans la ville et ils en usèrent comme s'ils avaient gagné la bataille. A Ligny-en-Barrois, où commandait le Comte de Brienne et qu'assiégeait l'empereur (7), Bertheuille, lieutenant du Comte, est sorti pour parlementer, et pendant la négociation, la ville fut prise. "Vaincre fut toujours une affaire glorieuse, vaincre par fortune aussi bien que par ruse" (Arioste), disent-ils. Mais le philosophe Chrysippe n'aurait pas été d'accord, et moi non plus. Il disait que ceux qui se livrent à une compétition de course à pied doivent employer toutes leurs forces à gagner en étant les plus rapides, et qu'ils n'ont pas à ralentir leur concurrent de la main, ni à lui faire un croc en jambe pour le faire tomber.
Montaigne ajoute ici un autre exemple, Alexandre le grand aurait dit à l'un de ses lieutenants qui tentait de le convaincre de profiter de la nuit pour attaquer Darius : "Point, fit-il, ce n'est pas à moy d'employer des victoires desrobées."
Ces deux chapitres, 5 et 6, peuvent déconcerter le lecteur moderne, s'il vit depuis des années dans un pays en paix et n'a que des échos lointains des expéditions coloniales, des tranchées et gaz moutarde, du contournement de la ligne Maginot, des rafles, camps d'extermination, des guerres de décolonisation, du terrorisme, j'arrête là la liste, je n'ai connu aucune guerre à ma porte mais ce que je sais de la guerre n'a rien de chevaleresque, l'Ukraine, l'Iran, le Liban nous le rappellent chaqe jour.
Montaigne n'est pas dupe de tous ces exemples tirés de sa bibliothèque et qui témoignent d'un temps rêvé où un soldat pouvait se fier à la parole d'un autre soldat, il multiplie aussitôt les contre-exemples. Lui-même n'aime pas tricher, il voudrait croire que tout n'est pas perdu, que perdure un idéal légendaire. Quoi qu'il se dise soldat de profession, il n'est pas homme de guerre. Il vit dans un pays en guerre. Il se voudrait héroïque si, d'aventure, son château était assiégé et s'il se retrouvait en fâcheuse posture, mais il craint de n'être pas de cette étoffe.
(1) En 1569
(2) Les protestants
(3) Roi de Sparte
(4) En 1554 à Dinant et non pas à Yvoy
(5) Anne de Montmorency
(6) Les catholiques. Montaigne est catholique et fidèle à ce parti comme au roi (Charles IX et, à partir de 1574, Henri III)
(7) Charles Quint

