Chapitre V. Si le chef d’une place assiégée doit sortir pour parlementer
Paru le vendredi 05 juin 2026.
Avec ce chapitre, Montaigne répond aux préoccupations de ses contemporains : que faire si vous êtes dans une place forte assiégée ? Il leur rappelle que, pendant les négociations, la guerre continue, ce que nous constatons d'ailleurs en Ukraine, au Liban ou en Iran...
Comme précédemment, Montaigne entre directement dans le vif du sujet, sans justifier de l'avoir choisi, le titre suffit à introduire le chapitre.
Le romain Lucius Marcus avait déclaré la guerre à Persée, roi de Macédoine, et il lui fallait gagner du temps pour mettre son armée en ordre de bataille. Il fit fuiter des informations sur son désir de négocier et le roi, mis en confiance, lui accorda une trêve de quelques jours, il lui donna ainsi l’opportunité de s’armer, ce qui causa sa perte. Les sénateurs, invoquant les moeurs de leurs pères, lui reprochèrent cette ruse, contraire aux règles antiques. On voit bien qu’ils ne connaissaient pas la formule de Virgile, "Ruse ou vertu, qu’importe envers un ennemi !"
Dans l’édition de 1595 figurent quelques lignes pour opposer les combats menés en comptant sur la ruse, ou de nuit, ou avec des manoeuvres destinées à tromper l’ennemi, à d'autres combats livrés après avoir déclaré la guerre, voire après avoir fait connaître à l'ennemi le lieu et l’heure de la bataille. Montaigne donne l’exemple des habitants d’une île des Moluques (dont "nous appelons barbares" les habitants, ajoute-t-il) qui, lors de négociations avec leurs ennemis leur disent de combien d’hommes et de quelles armes ils disposent, mais ensuite, s'ils ne parviennent pas à un accord, ils considèrent que tous les moyens sont bons. De même autrefois les Florentins prévenaient leurs ennemis un mois à l’avance.
Pour nous, qui sommes moins à cheval sur les principes, qui considérons que celui qui a gagné en a la gloire et qui disons, comme Lysandre* que lorsque la peau du lion n'y suffit pas, il faut y coudre un bout de peau de renard, les occasions de surprendre l'ennemi par ruse sont toujours bonnes à prendre. Et c'est lorsque se négocient des traités de paix qu'un général doit le plus être sur ses gardes. C'est pourquoi tous nos guerriers considèrent que le gouverneur d'une place assiégée ne doit jamais en sortir lui-même pour parlementer. Du temps de nos pères, cela fut reproché aux seigneurs de Montmord et de Lassigny qui défendaient Mouzon contre le comte de Nassau. Cela fut reproché aussi, quoiqu'il soit davantage excusable, à Guy de Rangon qui sortit de Reggio après voir pris toutes ses précautions (s'il faut du moins en croire du Bellay**, car Guichardin prétend que c'est lui-même qui le fit). Il se produisit une escarmouche au moment où le seigneur de l'Escut s'approcha pour parlementer, l'armée des assiégeants fut mise en difficulté, Alexandre de Trivulce y fut d'ailleurs tué. Rangon qui s'était très peu éloigné de son château s'y replia rapidement et il prit sous sa protection Monsieur de l'Escut, qui se fia à lui pour le mettre à l'abri des coups !
Mais certains se sont très bien trouvés d’être sortis en se fiant à la parole de l'assaillant. J'en veux pour exemple Henry de Vaux, un chevalier champenois, qui était assiégé par les Anglais dans le château de Commercy. Barthélémy de Bonnes, qui commandait l'armée des assiégeants avait fait saper les fondations du château et il n'avait plus qu'à y mettre le feu pour que les assiégés se trouvent ensevelis sous les ruines. Il somma Henry de sortir, pour son bien. Ce qu'il fit, il vit de ses propres yeux que le désastre était imminent, il en fut reconnaissant à son ennemi et il se rendit, avec ses hommes, le feu fut alors mis à la mine, les étançons cédèrent et le château s'écroula.
Quel est l'objet de ce chapitre, et de celui qui suit immédiatement ? Le plaisir d'une série d'anecdotes guerrières, en ce temps troublés ? Les Essais joueraient alors un rôle assez semblable aux réseaux sociaux d'aujourd'hui, où l'on va chercher des informations pour en tirer un conseil. "Si vous êtes assiégé, vu l'immoralité du temps, quand plus personne ne tient parole, envoyez un lieutenant négocier à votre place." Mais d'autres exemples contredisent les premiers... Montaigne, qui nous a promis un autoportrait et qui en réalité nous raconte de petites histoires qui parlent aux hommes de son temps, ajoute trois lignes dans l'édition suivante :
"Je me fie ayseement à la foy d'autruy. Mais malaiseement le fairoy je lorsque je donnerois à juger l'avoir plustost faict par desespoir et faute de coeur que par franchise et fiance de sa loyauté" (Je fais facilement confiance, mais je n'aimerais pas que ce soit en telles circonstances qu'on puisse penser que je l'ai fait en désespoir de cause et par manque de courage plutôt que par noblesse de caractère et en me fiant à la loyauté d'autrui.)
Montaigne est-il la dupe des récits antiques ou exotiques, qui condamnent ruse et traitrise ? Ne nous dit-il pas plutôt "voici ce qu'on raconte, voici ce qui est, vous êtes comme moi, vous préférez le courage à la lâcheté, mais soyons réalistes, il faut tenir compte des rapports de force. Quant à votre ennemi, il est comme vous, il préfère paraître magnanime que fourbe."
* Général de l'armée spartiate
** Jean du Bellay, oncle du poète, cardinal et diplomate

