Montaigne Aujourd'hui

Une nouvelle traduction des Essais, au plus près d'une intelligence en mouvement.

Il faut lire Montaigne parce que sa pensée est aux fondements de notre sensibilité démocratique et universaliste, mais c’est une lecture difficile, sa langue est trop proche de l'ancien français pour être facilement comprise et trop proche du français classique pour être traduite. Je vous propose une transcription en français d'aujourd'hui, centrée sur le texte de la première édition, pour être au plus près du geste créatif d'un génie soucieux de répondre aux préoccupations des hommes de son temps.

Cette transcription prend la forme d'un feuilleton, à raison d'un épisode chaque vendredi.


Chapitre IV, "Comme l’âme décharge ses passions sur des objects faux quand les vrais lui défaillent"

Paru le vendredi 29 mai 2026.

Un gentilhomme de par chez nous était très sévèrement atteint de goutte et les médecins lui avaient interdit les charcuteries, il leur a répondu avec beaucoup d’humour qu’il voulait savoir qui rendre responsable de ses souffrances et que cela lui faisait du bien de maudire le cervelas, la langue de boeuf et le jambon. Et ce n’est pas absurde. Si on lance le poing pour frapper mais que le coup passe à côté, on ressent une douleur au bras. De même la vue ne doit pas se perdre dans les lointains, elle doit avoir quelque chose où se poser à distance raisonnable, et de même l’esprit, après une émotion, se perd en lui-même si on ne lui donne un objet à qui s’en prendre, il faut toujours lui fournir sur quoi s’activer. Plutarque dit, à propos de ceux qui se prennent d’affection pour de petits chiens ou des singes, que notre pouvoir d'aimer, s'il n’a pas d’objet légitime, s’en forge d’autres, insignifiants. Lorsque nous sommes dans l’impossibilité d’agir, plutôt que d’être réduits à la passivité, nous nous fabriquons des objets imaginaires à combattre. 

Montaigne ajoute là, dans l’édition de 1588 l’exemple de bêtes qui s’en prennent à la pierre ou au fer qui les a blessées ou qui se mordent elles-mêmes à belles dents quand elles souffrent.

Quelles causes n’inventons-nous pas aux malheurs qui nous frappent ? A quoi ne nous en prenons-nous pas, à tort ou à raison, pour avoir chose sur quoi s’acharner ? Tu coupes tes tresses blondes, mais c’est une balle qui a tué ton frère, elles ne sont pas plus responsables de sa mort que ta poitrine que tu te frappes. Trouve autre chose. Qui n’a vu un joueur déchirer à belles dents et avaler les cartes, ou un sachet de dés, pour se venger sur eux de la perte de son argent. Xerxes fit donner le fouet à la mer et lança un défi au mont Athos, Cyrus fit perdre plusieurs jours à son armée pour se venger de la rivière Gyndus et de la peur qu’il avait eue en la traversant, Caligula démolit une très belle maison pour le plaisir que sa mère y avait pris. 

Thibaudet, dans une note de bas de page, suppose une "faute d’inadvertance" de Montaigne, et propose de lire "déplaisir" au lieu de "plaisir". Mais Caligula pouvait très bien ne pas supporter que sa mère Agrippine ait eu du plaisir…

Auguste, ayant essuyé une tempête, s'en prit au dieu Neptune et pour se venger il fit ôter, lors des jeux du cirque, sa statue de là où elle était parmi les autres dieux, ce en quoi il est moins excusable que ses prédécesseurs, et moins  encore qu’il ne le fut ensuite quand, Varus ayant perdu la guerre en Germanie, pris de colère et de désespoir, il se frappa la tête contre les murs en criant : "Varus, rends moi mes soldats."

Encore une fois, le lecteur qui n’a pas l’expérience de la lecture intégrale des Essais peut être surpris, voire déçu par cette accumulation d’anecdotes, souvent tirées de l’antiquité que Montaigne connaît notamment par Plutarque. Au lieu de nous donner l'autoportrait qu'il nous a promis, il parle des autres, Mais le choix des anecdotes est significatif. Un voisin maudit les salaisons qui l’ont rendu malade. Il est sympathique, un peu excentrique peut-être, mais ne cause de tort ni aux autres, ni à lui-même. Celui qui fait perdre de précieuses journées à son armée pour combattre une rivière est un malade, on porterait aujourd'hui un diagnostic psychiatrique. Et pourtant il est dans la nature humaine, et dans la nature animale, de chercher des substituts aux objets que nos colères ne peuvent atteindre, et d'avoir un objet de détestation à portée de regard . Où commence le pathologique ? Une interrogation d'actualité chaque jour dans les tribunaux et sur les divans des analystes se trouve déjà dans cette série d'anecdotes.

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MONTAIGNE AUJOURD'HUI

Une nouvelle traduction des Essais,
au plus près d'une intelligence en mouvement.

* Détail de la statue de Montaigne
par Paul Landowski (Paris 5ème)

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