Montaigne Aujourd'hui

Une nouvelle traduction des Essais, au plus près d'une intelligence en mouvement.

Il faut lire Montaigne parce que sa pensée est aux fondements de notre sensibilité démocratique et universaliste, mais c’est une lecture difficile, sa langue est trop proche de l'ancien français pour être facilement comprise et trop proche du français classique pour être traduite. Je vous propose une transcription en français d'aujourd'hui, centrée sur le texte de la première édition, pour être au plus près du geste créatif d'un génie soucieux de répondre aux préoccupations des hommes de son temps.

Cette transcription prend la forme d'un feuilleton, à raison d'un épisode chaque vendredi.


Chapitre III, « Nos affections s'emportent au delà de nous" (suite et fin)

Paru le vendredi 22 mai 2026.

Nous avons vu, la semaine dernière, que ce troisième chapitre des Essais peut décevoir les lecteurs d'aujourd'hui alors que cette collection d'anecdotes répondait à un besoin des hommes de ce temps, dont les bibliothèques sont pauvres et les occasions d'apprendre comment vivent (ou vivaient) les grands de ce monde assez rares. 

Mais Montaigne, à l'occasion de la réédition de 1588 enrichit considérablement son texte. 

Il ajoute, avant même d'évoquer la mort de Bertrand du Glesquin, tout un développement sur "la plus commune des humaines erreurs", à savoir le souci qu’ont les hommes de l’avenir, au lieu de jouir du présent : "Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes toujours au delà." Il faut au contraire refuser "les pensées et propositions inutiles" puisque nous ignorons de quoi l'avenir sera fait : "Epicure dispense son sage de la prevoyance et sollicitude de l'avenir."

Montaigne glisse alors à un autre thème, notre réputation après notre mort, avec une considération assez étonnante aujourd'hui : nous devons fidélité au prince, quels que soient ses défauts, mais une fois le prince que nous avons servi décédé, "ce n'est pas raison de refuser à la Justice et à nostre liberté l'expression de nos vrays ressentiments, et nommement de refuser aux bons subjects la gloire d'avoir servi reveremment (avec respect, ndt) et fidellement servi un maistre, les imperfections duquel leur estoient si bien cognues". Vous saviez que ce prince était "meslouable", ce qui ne vous a pas empêché de le servir fidèlement et c'est fort bien, mais à présent qu'il n'est plus, vous êtes libre de faire savoir ce qu'il en est. On doit obéissance au prince, même à un tyran comme Néron, mais "qui de sain entendement peut reprouver" les "publics et universels tesmoignages qui apres sa mort ont esté rendus, et le seront à tout jamais, de ses tiranniques et vilains desportements". Montaigne n'emploie pas l'expression "tribunal de l'Histoire", mais c'est bien de cela qu'il s'agit. 

Dans une autre addition, qui vient après l'anecdote de cet empereur Maximilien qui ne voulait pas que quiconque vît son sexe, même après sa mort, Montaigne moque le ridicule des puissants, qui règlent leurs obsèques dans le moindre détail. Le doute s’insinue pourtant. Si le spectacle de leur future sépulture leur procure du plaisir, pourquoi le leur reprocher ? Nouveau glissement, nouveau thème, l’injustice de certaines condamnations à mort.

Montaigne est un homme de son temps et je ne peux lui faire dire qu’il est hostile à la peine de mort. Il en dénonce l’absurdité quand à Athènes, elle aurait pu s’appliquer à deux généraux qui, victorieux, "avoient suivy les occasions que la loy de la guerre leur presentoit". Ils avaient poursuivi les fuyards de l'armée en déroute afin d'empêcher l’ennemi de reconstituer ses forces. Mais sans tenir compte de "la loy de la guerre", la loi athénienne aurait voulu qu'ils abandonnent toute action militaire et prennent le temps de faire inhumer leurs soldats décédés. Ils échappent de peu à leur exécution, l'un des deux s'humiliant pour demander grâce, l'autre défiant ses juges. Quelques années plus tard, à l’occasion d’une autre bataille, un général perdit le fruit de sa victoire pour obéir à cette même loi et laissa l’armée spartiate sauver ce qui pouvait l’être tandis que ses soldats ramassaient les cadavres de leurs compagnons d’arme. On parlerait aujourd’hui du caractère ubuesque des lois athéniennes.

Je ne peux m’empêcher de penser ici à une autre condamnation à mort, que Saint-Simon, quelque 170 ans plus tard, dénonce à son tour, mais pour des raisons tout autres. Un jeune nobliau commet un meurtre pour des raisons de basse crapulerie. Le duc plaide en sa faveur auprès du régent. Il comprend vite qu’il n’obtiendra pas sa grâce. Il tente alors d’obtenir qu’il ait la tête tranchée plutôt que d’être roué. Sans-doute est-il un peu ému à la pensée des souffrances que ce garçon va endurer avant de mourir, mais il met en avant des arguments bien différents. Le déshonneur attaché à ce supplice va rejaillir sur la famille et empêcher le mariage de sa soeur qui n’aura plus que le couvent pour avenir. 

L’exécution de Jacques Fesch en 1957 est l’occasion de voir se développer un argumentaire déjà présent dans le Faust de Goethe et plus encore dans celui de Gounod, qui voient Marguerite, celle qui riait de se voir si belle en son miroir parée de bijoux, séduite et abandonnée accepter la mort pour sa rédemption après qu'elle a tué l'enfant qu'elle a eu de Faust. Fesch était un fils de bonne famille tombé dans la délinquance, il avait tiré au jugé sur un policier qui le poursuivait après un braquage raté, et l'avait tué. En prison, il avait retrouvé la foi de son enfance. Un peu comme pour Caryl Cheesman aux USA, exécuté en 1960, il s’agissait de savoir si l’homme qui allait mourir était le même que celui qui avait tué. L’interrogation ne porte plus sur la pertinence de la loi, ni sur les conséquences du châtiment pour l’entourage, mais sur la permanence de l'être. 

Même si la dimension monstrueuse, le caractère "barbare" de la souffrance infligée au condamné, que son exécution soit précédée de tortures physiques ou de nuits et de jours d’angoisse, avait déjà été évoqué, c’est sans doute Hugo qui porte le premier cet argument avec cette force. On le retrouve notamment dans "De sang froid" (Truman Capote). C'est avec Robert Badinter que son inhumanité devient un argument décisif, le bourreau est lui-même monstrueux, et ceux qui ont amené un homme à être coupé en deux le sont avec lui, c’est à dire que nous tous le sommes puisque la Justice est rendue en notre nom. 

Lors des débats qui ont précédé l’abolition de la peine de mort, ses défenseurs lui ont opposé essentiellement trois arguments. Le premier est de nature religieuse, quasi mystique, le châtiment suprême conférerait au condamné, un être au départ assez vil et méprisable, une autre nature, il serait touché, comme Marguerite ou Fesch, par une forme de transcendance.

Plus prosaïquement, la loi du talion a été souvent invoquée, mais mal comprise, ce principe fondateur de toute justice dit que justice n’est pas vengeance, et que la victime ne peut pas demander plus d’un oeil pour un oeil. Le troisième argument est le symétrique du premier : puisqu’on abat les chiens enragés, il est légitime d’abattre un homme qui s’est comporté aussi sauvagement qu’une bête furieuse, il n’y a plus exaltation mais abaissement de l’assassin, une manière commode dans les deux cas de l’abstraire de l’humanité ordinaire, de n’avoir, malgré Villon, aucun sentiment de fraternité avec le condamné. Il me semble au contraire que la personne de l’assassin doit être précieusement conservée comme un témoignage vivant de la fragilité de notre adhésion aux commandements essentiels qui fondent la cité, au premier rang desquels les "tu ne tueras point" et "tu ne convoiteras pas les biens de ton voisin".

Cet chapitre qui évoque la continuation des actions d'un homme après sa mort me rappelle une rencontre. Mon père était médecin et il lui arrivait de recevoir chez nous ses confrères. Ce fut un jour un spécialiste de la mort. J'étais fasciné. Il exerçait une partie de son activité dans une maison de retraite et il arrivait qu'un vieillard, plus souvent une vieille femme l'interpelle et lui fasse part d'une gêne, "je ne sais pas ce que j'ai docteur, j'ai beau me les laver, les passer sous l'eau, c'est comme si j'avais les mains pleines de savon". Et lui se disait, mais évidemment le gardait pour lui, "toi, tu n'en as plus pour longtemps". Le lendemain en effet, elle était morte. La peau pour se tanner et ne pas pourrir avec les viscères sécrète une matière grasse qui assure sa survie. De même les cheveux et les ongles continuent de pousser. La mort, disait-il, est un processus qui affecte différemment les diverses parties du corps et chacune cherche, indépendamment des autres, sa conservation, elles ne sont plus solidaires les unes des autres, c'est chacune pour soi !

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MONTAIGNE AUJOURD'HUI

Une nouvelle traduction des Essais,
au plus près d'une intelligence en mouvement.

* Détail de la statue de Montaigne
par Paul Landowski (Paris 5ème)

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