Montaigne Aujourd'hui

Une nouvelle traduction des Essais, au plus près d'une intelligence en mouvement.

Il faut lire Montaigne parce que sa pensée est aux fondements de notre sensibilité démocratique et universaliste, mais sa langue est trop proche de l'ancien français pour être facilement comprise et trop proche du français classique pour être traduite. Je vous propose une transcription en français d'aujourd'hui, centrée sur le texte originel, avant les additions des éditions postérieures, pour être au plus près du geste d'une intelligence en construction d'une pensée radicalement nouvelle, afin de saisir le geste paradoxal d'un homme de génie qui reste de son temps et pris dans les préoccupations du quotidien.

Cette transcription prend la forme d'un feuilleton, à raison d'un épisode chaque vendredi.


MONTAIGNE AUJOURD'HUI, mode d'emploi

Paru le mercredi 08 avril 2026.

Montaigne est aux origines de la pensée moderne, psychologie, sociologie, philosophie, anthropologie, ethnologie, psychanalyse même, toutes nos sciences humaines trouvent leurs prémices dans les Essais, plus qu'une oeuvre géniale, une oeuvre fondatrice. Mais une oeuvre inclassable. Les littéraires y voient de la philosophie et les philosophes de la littérature.

C'est que les Essais sont un monument, mais un monument dont l’architecte ne nous a pas laissé les plans. Pour filer la métaphore, disons qu’il nous promène de chambres de service en salles d’apparat, qu’il nous fait passer par des couloirs et des escaliers qui vont à la cave ou dans les combles, sans jamais nous dire quel est le but de cette déambulation. C'est que ses réflexions les plus intéressantes pour un lecteur du xxième siècle viennent, comme des éclairs, des intuitions géniales, parmi des considérations ou des anecdotes qui passionnent une Renaissance en train de se noyer dans les guerres de religion, et qui sont parfois étonnamment terre à terre. Montaigne ne nous expose pas une pensée construite, il nous donne le spectacle d'une pensée en train de se faire. Et c'est un monument en perpétuel chantier, un "work in progress", où il ne cherche jamais à trancher, à dire le vrai, à conclure.

Il relance sans cesse la machine à penser. Et s’il s’en contentait ! Non, il y revient, il ajoute, au fur et à mesure des éditions de son "best seller", des nuances, de nouvelles considérations, des exemples qui embrouillent encore un peu plus le dessin originel.

C'est ce qui fait aussi qu'il y a autant de Montaigne qu'il y a de lecteurs. Chacun y pioche ce qui l'arrange, et en fait, citations à l'appui, un catholique, un libertin, un athée, un écologiste avant l'heure, un épicurien, un stoïcien, un sceptique à retardement, un conservateur, un révolutionnaire quand ce n'est pas le représentant d'un juste milieu exemplaire pour l'un, de la médiocrité pour un Luc Ferry.

Il n'y a qu'un Montaigne, il suffit de le lire sans se contenter de morceaux soigneusement choisis, pour retrouver le dessein (ou le dessin) de l'auteur, son geste originel, le premier mouvement de sa pensée. Mais Montaigne n’a pas de chance. Quelques dizaines d’années avant lui, on écrit dans une langue que plus personne ne comprend, hors les spécialistes, et les oeuvres doivent être traduites pour être lues. Quelques dizaines d’années après lui, Corneille aligne des alexandrins (magnifiques, je ne voudrais pas qu'on pense que je ne suis pas sensible à leur beauté) que, moyennant quelques aménagements de graphie, les francophones imaginent être la langue d’aujourd’hui. Albert Thibaudet, dans la préface de l'édition de 1939 (la Pléiade) le dit bien : « Il y a une certaine culture littéraire qui est indispensable au lecteur de Montaigne, et en-dessous de laquelle l’éditeur d’un texte du xvième siècle essaierait vainement d’être utile. » La lecture des Essais est donc réservée aux « happy fews ». Trois chapitres étaient inscrits au programme de l’agrégation quand je la préparais, j’ai dû rejoindre la maigre cohorte des élus, au prix, je dois l’avouer, de très gros efforts. « Maigre cohorte », disais-je. Malgré le ridicule de l’expression, et de ma vanité, je persiste.

Vous rencontrerez, si ce n’est déjà fait cent fois, dès que vous prononcez le nom de Montaigne et dites que vous le lisez, avec un peu de timidité - avez-vous vraiment fait le tour d’une oeuvre aussi foisonnante ?—, un interlocuteur, plus rarement une interlocutrice, qui s’exclamera « mais c’est mon livre de chevet, j’en lis quelques pages chaque soir » et qui vous fera sentir toute sa supériorité. Ne vous laissez pas impressionner. Il (ou elle) n’en connaît vraisemblablement que les quelques souvenirs que lui a laissés une anthologie scolaire.

Je me propose de vous rendre Montaigne accessible, donc de m’attacher au texte originel pour en saisir le mouvement et de, sacrilège, le réécrire en français d’aujourd’hui, mieux, de dialoguer avec lui comme avec un vieil ami, sans craindre de l’interpeller pour mieux situer ce qui est de son temps, ce qui est du nôtre et ce qui est de tout temps.

Par commodité, je dis "traduction", ceci n’en est pas vraiment une. Un traducteur cherche à écrire, dans une autre langue, un texte de même qualité que le texte original, il en rend toute la saveur, la force, il trouve l’homme (ou la femme) que révèle le style. J’en suis totalement incapable, par manque de talent, mais aussi par la proximité des deux langues, qui fait sans cesse hésiter, puis-je garder tel mot, tel phrase sans risquer d'induire une difficulté de lecture ? Je ne connais d'ailleurs que deux éditions réellement modernisées du texte de Montaigne, la première date de 1907, elle est due au général Michaud qui l'a publiée à compte d'auteur chez Firmin-Didot et elle est libre de droits sur Wikisource*. Tout comme son successeur, Guy de Pernon** (2008- 2009) , il est très respectueux de l'auteur, ce qui mérite approbation, mais il se garde de mettre en regard de sa position d'honnête homme du xvième siècle finissant celle que nous occupons, nous ses lointains héritiers confrontés aux nouveautés du xxième siècle.

Tous deux considèrent l'oeuvre comme un chef d'oeuvre, comme un travail mené à son terme. C'est, je l'ai dit, un extraordinaire monument littéraire, mais ce n'est pas un "chef-d'oeuvre" au sens que ce n'est pas une oeuvre achevée. Montaigne eût-il vécu quelques années de plus, qu'il l'aurait encore enrichie de citations, d'anecdotes, de considérations.

C'est pourquoi le texte que je propose est limité au texte de la première édition, pour coller aux mouvements d'une pensée qui se cherche et qui se construit, et j'y ajoute une synthèse des additions des éditions suivantes quand elles éclairent le premier jet d'un jour neuf, propice au dialogue par-delà les siècles.

Le texte en italique est le texte "traduit" (ou "adapté") en français d'aujourd'hui. Les commentaires ainsi que les citations sont en "bas de casse". Les citations respectent alors scrupuleusement la graphie et la ponctuation telles que dans l'édition Thibaudet, qui sont au plus proche de celles de l'auteur. Mes commentaires portent tantôt sur les ajouts des éditions de 1588 et 1595, que je résume lorsqu'ils apportent des inflexions sensibles au texte de l'édition de 1580 modifié en 1582 (en ce qui concerne le 1er livre, il faut évidemment décaler les dates pour les livres II et III), tantôt sur ce qui me semble être la postérité de telle ou telle réflexion, en toute subjectivité.

* Elle a le mérite de proposer en regard le texte de l'édition de 1595, mais le défaut de ne pas distinguer les additions du texte originel (ici).

** Egalement consultable sur Internet

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