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Rendez-vous après la trêve des confiseurs ! (JP Bellier)

Paru dans Scolaire le vendredi 06 novembre 2026.

Jean-Pierre Bellier (psychologue de l’éducation, inspecteur général de l’éducation, du sport et de la recherche honoraire, ancien maire adjoint de Nanterre, conseiller scientifique de Futuribles) poursuit pour ToutEduc sa chronique du mouvement lycéen.

"Fin décembre, je prendrai des décisions et je prendrai les textes en janvier-février pour qu'ils s'appliquent à la rentrée prochaine." Ainsi parlait le Zarathoustra (1) de l'Éducation nationale, Édouard Geffray, ce mercredi 4 novembre à la sortie de la séance des questions au gouvernement du Sénat. Il semblait vouloir réduire le mouvement à une vingtaine de lycées ; le lendemain, l'Union syndicale lycéenne annonçait un millier d'établissements à l'arrêt quand le ministère en comptait 81 bloqués à dix heures. Pour avoir été aux affaires dans ce ministère pendant quelques années, je ne peux m’empêcher de relever sa fâcheuse habitude de jongler avec les données, comme distinguer "établissements bloqués", "établissements fermés" et "établissements en grève". et de livrer aux médias le chiffre le plus avantageux, selon la situation, pour faire ses annonces. Et il en est souvent de même s’agissant du décompte des grévistes !

Qu’en est-il depuis la mi-septembre ? Le mouvement, parti d'un lycée de Créteil, a traversé un automne de blocages, d'établissements incendiés et de personnels blessés. Alors qu’il aurait pu être pris en compte avec discernement et apaisé dès les premiers signaux apparus à Créteil, il a survécu aux vacances de la Toussaint sur lesquelles le gouvernement avait ouvertement compté pour le voir s'essouffler. Et après une journée historique qui l’a fait s’inscrire dans une dynamique de "convergence des luttes", la réponse du ministre ne peut que nous laisser perplexes : on décidera à Noël, on écrira en hiver, on appliquera en septembre 2027. Un an, donc, entre la colère et sa prise en compte. Encore faudra-t-il que celui qui écrit soit celui qui applique : entre-temps les Français auront élu un président de la République, peut-être choisi une nouvelle Assemblée nationale et le gouvernement qui prendrait d’éventuels décrets en janvier ne sera vraisemblablement plus là pour les mettre en œuvre.

On aurait tort d'y voir une maladresse. C'est une méthode. On attend que le calendrier fasse le travail que la politique ne fait pas. Cette stratégie porte un nom, le pourrissement ; mais rien n’empêche de la parer de ses plus beaux atours, de lui donner un temps de maturation en l’associant à une échéance qui fait rêver : la trêve des confiseurs (2).

Cette méthode a un prix et ce ne sont pas ceux qui la décident qui le payent. Devant la commission de la culture du Sénat, le 21 octobre, le secrétaire général du SNPDEN-Unsa avait fait le compte : une cinquantaine de chefs d'établissement directement pris pour cible, des logements de fonction incendiés, des menaces de mort. Plusieurs songeaient à démissionner. "Les personnels de direction ne tiendront pas une nouvelle période dans ces conditions", prévenait-il. Quinze jours plus tard, le 5 novembre, la section de l'académie de Versailles décrit ce qu'est devenue la semaine d'un proviseur. Ici, une alarme incendie déclenchée pour faire sortir dans la cour des élèves venus en classe, qui y deviennent la cible de mortiers tirés de l'extérieur. Là, un proviseur menacé par un élève muni d'un briquet et d'un aérosol. Le syndicat, qui dit avoir soutenu les revendications sans jamais soutenir les blocus, en tire une consigne qui en dit long : si ouvrir fait courir un risque, "restez fermés" et prévenez le directeur académique sans attendre son autorisation. Le titre du communiqué dit le reste : "Nous ne serons pas les figures sacrificielles de l'Éducation nationale." Quand ceux qui tiennent les établissements en sont là, attendre Noël n'est plus une prudence. C'est un abandon de poste. Une proviseure de l’académie de Versailles – 20 ans d’ancienneté dans la fonction - avec qui je me suis entretenu m’a résumé son désarroi : "On ne reconnaît plus nos élèves, ils instaurent dès qu’ils le peuvent un rapport de force avec les adultes, ils ne croient plus en rien." Et certains professeurs pas davantage, ajoute-t-elle...

Ce que le ministre fait mine, je l’espère, de ne pas comprendre, c’est que le temps des lycéens n'est pas celui de son administration. Pour un adulte habitué aux subtilités des circuits décisionnels, dix mois ne sont qu’une échéance parmi d’autres. Pour un adolescent de seize ans c'est une éternité. Pour un élève de terminale c'est surtout la fin : celui qui a manifesté en octobre aura quitté son lycée quand les mesures, si mesures il y a, seront opérationnelles. On lui a demandé son avis lors de la consultation nationale et c'est à ses cadets que la réponse sera remise ; on a connu meilleure pédagogie de la démocratie ! Quant aux élèves de première, dont le contrôle continu compte pour 40 % du baccalauréat et qu'un mois de blocages a désorganisés, ils attendent toujours de savoir ce que deviendront leurs semaines perdues. "Tout ça se regarde", s’est-on contenté de leur répondre.

Il y a plus déconcertant encore : le 26 octobre, présentant un plan chiffré à cinq ou six milliards d'euros, le même ministre assurait au journal de France 2 que dès cette année les élèves allaient voir leur vie changer. Neuf jours plus tard, "cette année" est devenue "la rentrée prochaine", comme si l’espace-temps s’était soudainement distendu.

Ce glissement n'est pas neutre pour ceux qui le subissent. Les psychologues de l'éducation le savent d'expérience : un adolescent qui a pris le risque de parler et qu'on fait attendre n'en tire pas une leçon de patience, il en tire une leçon d'impuissance. Les uns se retirent dans un silence que l’on prendra pour de l'apaisement. D'autres, moins nombreux mais plus visibles, concluent que seule la casse leur permettra de se faire entendre. Les vacances n'y changent rien. Elles renvoient chacun chez soi, loin des adultes de l'établissement qui pouvaient recevoir leur colère. Ce serait une erreur de penser que c’est une bonne façon de faire baisser la tension : plutôt que de se dissoudre, elle se rumine au risque de rebondir plus durement après les fêtes, avec de nouvelles menaces de blocages.

Certes, le ministre a raison de rappeler qu'un blocage est illégal. Encore faut-il que l'argument ne se retourne pas contre celui qui le tient. À qui leur fait la leçon, des lycéens répondent : et les policiers qui ne portent pas leur RIO, ils respectent la loi, eux ? On peut sourire de ce "c'est eux qui ont commencé". On aurait tort de s'en tenir là. Le port de ce numéro est pourtant une obligation que le Conseil d'État a dû rappeler deux fois au ministre de l'Intérieur, en 2023 puis en avril dernier, en lui fixant cette fois une échéance : le 31 décembre 2026. Fin décembre, encore. Un adolescent ne retient pas la loi qu'on lui récite : il retient celle qu'on lui montre. Le respect de la loi vaut pour tous ou il ne vaut plus pour personne.

Alors que préconiser ? Non pas décider à la hâte ce qui demande à être pensé, mais cesser de confondre le délai avec la méthode. Ce qui relève du réglementaire peut attendre janvier, ce qui relève de la loi la prochaine législature. En revanche, ce qui relève de la présence ne le peut pas.

  • -  Annoncer des États généraux de la vie scolaire avant l’élection présidentielle ;

  • -  Ouvrir dès maintenant, dans les lycées les plus touchés, des temps d'échange avec les équipes, les psychologues de l'Éducation nationale, les infirmières et les conseillers principaux d'éducation ;

  • -  Faire passer le message que la critique de Parcoursup a été entendue ;

  • -  Dire aux élèves de première, noir sur blanc, ce qu'il adviendra de leurs notes ;

  • -  Engager de façon visible, avant les fêtes, les premiers chantiers de bâti signalés lors de la consultation.

Rien de cela n'exige une mention nouvelle dans le code de l’éducation, simplement se mettre à l’écoute de l’expression des jeunes, donc d’être présent physiquement et symboliquement.

Les confiseurs, eux, ne prennent pas de trêve en décembre : c'est le mois où ils travaillent le plus. Les proviseurs non plus. Leur ministre devra en tenir compte.

 

 

 

 

 

1 Zarathoustra, prophète imaginé par Nietzsche pour annoncer une nouvelle manière de vivre et de penser après le déclin des anciennes croyances
2 La trêve des confiseurs n'est pas la paix mais un armistice de circonstance que vont mettre à profit les vendeurs de rêve et de douceurs pour promettre un avenir meilleur.

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