11 novembre, une mystique morbide pour éduquer (une tribune de B. Girard)
Paru dans Scolaire le mercredi 04 novembre 2026.
Bernard Girard, historien, nous a adressé cette tribune après l’instauration d’une commémoration officielle et obligatoire en "hommage aux morts pour la France". Nous la publions bien volontiers, même si, selon la formule traditionnelle, son point de vue n'engage que son auteur
La cérémonie d’hommage aux « morts pour la France », imposée à tous les établissements scolaires pour le 11 novembre (1), le « recueillement » exigé de tous les élèves, une mystique morbide intégrée au cursus scolaire obligatoire : en maltraitant le principe de la liberté de conscience, l’Education nationale creuse également un peu plus le sillon de l’extrême-droite.
« L'État protège la liberté de conscience des élèves. Les comportements constitutifs de pressions sur les croyances des élèves ou de tentatives d'endoctrinement de ceux-ci sont interdits dans les écoles publiques et les établissements publics locaux d'enseignement, à leurs abords immédiats et pendant toute activité liée à l'enseignement. » Voilà pour le principe, l’idéal, du moins tel que défini par le Code de l'éducation (article L 141-5-2), transcrit des grandes déclarations fondatrices des droits humains (2), également repris par la Convention internationale des droits de l’enfant (1989), signée et ratifiée par la France : « Les Etats parties respectent le droit de l’enfant et la liberté de pensée, de conscience et de religion » (art.14).
Si le droit a encore un sens, il est manifeste que le principe de liberté de conscience est particulièrement mis à mal par la cérémonie organisée à l’occasion du 11 novembre dans tous les établissements publics et privés sous contrat, en hommage « aux morts pour la France », aux morts français de toutes les guerres – elles sont nombreuses – dans lesquelles la France s’est impliquée. Cérémonie prescrite par le seul président, relayée à tous les échelons de la machine Education nationale, elle impose à tous les élèves (du CM1 à la Terminale) et à leurs enseignants une adhésion forcée à un récit historique, à des dogmes officiels, à une politique militaire, qui excluent par avance toute contestation, toute critique.
Aucune interrogation n’est donc jugée recevable sur la mort de millions de soldats présumés victimes consentantes (« morts pour la France ») alors que la conscription ne leur laissait aucun choix ; sur les mutineries, puisque, par principe les mutins refusaient de mourir « pour la France » ; sur l’objection de conscience, les objecteurs étant ramenés au rang de « traitres à leur pays » ; sur les guerres de décolonisation menées contre des peuples qui réclamaient leur liberté ; sur les causes des guerres toujours imputées à un danger extérieur, à un « ennemi » disqualifié par avance puisque reconnu comme tel ; sur le choix de la guerre comme seul outil possible de résolution des conflits ; sur les moyens mis en œuvre par les états modernes (destructions de masse, bombe atomique, nettoyages ethniques etc) ; sur le poids et les conséquences des dépenses militaires ; sur le commerce des armes organisé au bénéfice de quelques industriels. A plus d’un siècle de distance, l’hommage obligé aux « morts pour la France », rappelle le bourrage de crâne patriotique et guerrier infligé aux enfants des écoles pendant la Première Guerre mondiale.
Pour le 11 novembre, les élèves sont censés mettre de côté leurs interrogations, pour se figer dans une posture exigée par une administration aux ordres du président. Avec l’Education nationale, toute injonction présidentielle reçoit sa traduction comme enseignement officiel.
Le rituel défini par un de ces impensables modes d’emploi dont l’Education nationale a le secret (3) met en ordre avec un luxe de précisions un cérémonial de type militaire – lever des couleurs, appel des morts, Marseillaise etc – à forte dimension mystique. « La cérémonie est un moment d’hommage et de recueillement : les élèves prennent à cette occasion des postures de respect et d’écoute […] Les élèves doivent observer le silence, demeurer attentifs et participer au chant de la Marseillaise ». Pour trouver quelque chose qui ressemble à ces prescriptions, il faut remonter à 1941 avec la décision du gouvernement de Vichy de faire hisser le drapeau solennellement le lundi matin dans tous les établissements scolaires. Une initiative saluée avec enthousiasme par Maurras : « Le nouvel état français a compris magnifiquement la nécessité du salut aux couleurs. Une chose aussi grande que la patrie doit être l’objet d’une reconnaissance publique, d’un culte solennel, apparu aux regards de tous. » (4)
Culte de la patrie, hommage obligé, recueillement obligé, respect obligé : avec l’hommage aux morts, l’Education nationale remet au goût du jour, sans scrupules, le pire de la pensée nationaliste.
Ce rituel imposé qui rend la guerre et l’histoire inintelligible pour les élèves n’en fait pas moins sens dans l’esprit de ses promoteurs. Dans le contexte d’un 21e siècle que l’irresponsabilité des dirigeants a rendu anxiogène et potentiellement redoutable, l’école se voit imposer une mission de propagande confortant un système de pensée pour l’heure dominant, en tout cas assourdissant, qui fait de la guerre une option non discutable : après l’échec du SNU, c’est l’ensemble du système éducatif qui se trouve contraint d’intégrer à ses obligations le principe d’« acculturation à la guerre », défini comme tel dans les instructions officielles. Le terme est fort, à l’image d’une violence qui oblige une collectivité contrainte par l’obligation scolaire – 13 millions d’élèves et leurs enseignant.es – à adopter des valeurs, des normes, qui ne sont pas les siennes et qui en empêchant la mise à distance, en prohibant le libre examen, mettent à mal les fondements de la connaissance historique, de la démocratie… et plus simplement le principe de la liberté de conscience.
Le sang, la terre et les morts (la formule est de Barrès…), comme supports d’un savoir historique et d’une éducation morale et civique ? Derrière les murs d’un établissement scolaire, l’organisation d’un rituel morbide, désormais intégré au cursus des élèves, a quelque chose d’obscène, instrumentalisant la mémoire des morts – qui ne sont plus là pour s’exprimer – légitimant les guerres, toutes les guerres, et préparant l’opinion à accepter les suivantes. L’hommage aux morts est en réalité un hommage à la guerre.
Aujourd’hui, à quelques mois de la très probable arrivée au pouvoir de l’extrême-droite, cet hommage obligé aux morts prend une signification toute particulière. Lever du drapeau, Marseillaise entonnée en chœur par des élèves au garde-à-vous, restauration du roman national : en institutionnalisant la symbolique patriotique et militaire la plus éculée dans la mémoire scolaire et le cursus des élèves, l’Education nationale, apporte une légitimité renforcée au projet éducatif du RN qui entend bien intégrer ces rituels à la scolarité obligatoire et généraliser les initiatives déjà prises (ou manifestées) en ce sens par quelques municipalités d’extrême-droite. Comparaison n’est certes pas raison, mais en Allemagne, c’est l’AfD qui a fait part de son intention d’instaurer de semblables rituels dans les écoles de Saxe-Anhalt où elle est aujourd’hui majoritaire…
(1) https://eduscol.education.gouv.fr/6420/commemorer-le-11-novembre
(2) « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion (…) » Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen, 1948, art. 18 ; Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, 1950, art. 9 ; Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, 2000, art. 10.
(3) https://eduscol.education.gouv.fr/sites/default/files/document/2026-guide-commemorations-128686.pdf
(4)L’Action française n° 62, 13 mars 1941, cité par Pierre GIOLITTO, Histoire de la jeunesse sous Vichy, Perrin, 1991.

