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Matignon ou la journée des dupes (JP Bellier)

Paru dans Scolaire le mardi 27 octobre 2026.

Jean-Pierre Bellier (psychologue de l’éducation, inspecteur général de l’éducation, du sport et de la recherche honoraire, ancien maire adjoint de Nanterre, conseiller scientifique de Futuribles) poursuit pour ToutEduc sa chronique du mouvement lycéen

Lundi 26 octobre, à Matignon, le Premier ministre a enfin reçu les organisations lycéennes. Enfin. Mais après d’autres. Le même après-midi en effet, des créateurs de contenu avaient étéreçus avant elles (1). Concomitamment deux médias, Thotis et ExtraStudent, connus pour leur proximité avec le pouvoir, avaient pu se vanter d’avoir eu la primeur des mesures dans un entretien exclusif accordé par Sébastien Lecornu entouré de ses ministres de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur. Les représentants des lycéens mobilisés depuis plus d’un mois ont donc appris par la presse ce qu’on s’apprêtait à leur dire. Ils sont ressortis de Matignon en appelant à poursuivre le mouvement, le 31 octobre et le 5 novembre (2).

Le procédé mérite que l’on s’y attarde car c’est un grand classique. On ne négocie pas avec des interlocuteurs que l’on reçoit après des influenceurs : on les met en scène. Le co-secrétaire de l’Union syndicale lycéenne a jugé "totalement anormal et scandaleux" que le gouvernement choisisse ses interlocuteurs. La secrétaire générale de l’Unef y a vu "un certain mépris" (3). On pourrait s’en tenir là, mais nous savons bien que la forme ne peut être qu’annonciatrice du fond.

Des chèques tirés sur le successeur

Les mesures ont été présentées comme les conclusions de la consultation nationale ouverte aux lycéens début octobre (4). Trois semaines pour consulter, une après-midi pour conclure. Pour le reste, on installe : un débat sans vote à l’Assemblée nationale le 28 octobre, un comité de réforme qui rendra ses conclusions fin novembre, une décision sur le contrôle continu en première attendue début janvier, un projet de loi "si nécessaire" (5).

La méthode consiste à distendre les délais, multiplier les circuits de décision là où l’on attendait du concret. Ce d’autant plus que chaque annonce porte sa date de péremption. Toutes ou presque s’appliqueront en 2027 ou en 2028, c’est-à-dire dans le temps d’avant ou d’après l’élection présidentielle du printemps prochain, applicables par un gouvernement qui ne sera plus celui actuellement en place. Le ministre de l’Enseignement supérieur l’a reconnu lui-même : l’adoption définitive de la loi qui doit remplacer Parcoursup avant la fin du quinquennat "reste incertaine", dixit Thotis. Un lycéen de Cachan l’a dit plus simplement à la sortie : le gouvernement "sait qu’il ne peut pas appliquer ce qu’il va dire (6).

"Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent" selon Henri Queuille ou "qui les croit" selon Charles Pasqua, je l’ai rappelé dans une précédente tribune. Promettre pour ses successeurs ne coûte rien. C’est même la seule dépense que l’on puisse engager sans crédits.

Ce que pèsent les chiffres

500 postes d’enseignants pour plafonner les classes de seconde à 28 élèves, et l’annulation des 836 suppressions que le projet de loi de finances prévoyait dans le second degré public : l’annonce est réelle (7). Elle appelle toutefois deux remarques. Ces suppressions, c’est le même gouvernement qui les avait inscrites au budget le 1er octobre, en pleine mobilisation. Renoncer à ce qu’on avait soi-même décidé trois semaines plus tôt n’est pas tout à fait donner. Ce d’autant plus que les 414 suppressions prévues dans le premier degré public, elles, demeurent (8) et que les écoliers d’aujourd’hui sont les lycéens de demain. En outre, l’annulation doit être présentée par le biais d’un amendement à un budget dont l’adoption n’est pas acquise et que le gouvernement avait dû faire passer en force l’an dernier. Le plafond, lui, ne vaudra en 2027 que pour la seule classe de seconde (9). La première et la terminale, où se jouent les spécialités, Parcoursup et l’entrée dans le supérieur… attendront.

Les quatre milliards destinés aux bâtiments sont des prêts, non des subventions, consentis d’ici 2030 aux régions et aux départements (10). Les collectivités rembourseront. Les 15 000 places nouvelles dans le supérieur sont promises "jusqu’à" ce nombre, financées par un amendement à un budget dont l’adoption loin d’être acquise. Quant à l’indexation des bourses sur l’inflation, elle compense une perte de pouvoir d’achat – ou de survivre mais elle n’ajoute rien. Les organisations lycéennes réclamaient 10 milliards (11). Un lycéen a résumé ce qu’elles ont obtenu : "des miettes" (12). Le mot est sévère même si les chiffres ne le démentent pas.

Parcoursup remplacé, mais par quoi ?

Reste la mesure phare : Parcoursup sera remplacé en 2028. Par quoi ? Nul ne le sait. Le gouvernement le revendique même, brandissant le spectre de l’angoisse qu’un vide provoquerait chez les candidats. L’annonce revient à acter la fin d’un système sans dire ce qui lui succédera, ce qui ne peut que renforcer l’incertitude dont souffrent les lycéens. Une piste, pourtant, se dessine : un outil d’orientation "enrichi par l’intelligence artificielle", nourri des résultats des campagnes précédentes. N’y aurait-il pas l’ombre de Thotis et de ExtraStudent qui planerait sur cette promesse ? On ne peut que s’en inquiéter : un algorithme qui apprend des admissions passées prédit à chaque élève ce qu’ont obtenu les élèves qui lui ressemblaient. Celui qui vient d’un lycée de relégation se verra conseiller ce que son lycée obtient d’ordinaire. On promet aux lycéens de les libérer d’une plateforme opaque. On leur prépare une machine plus opaque encore, qui parera ses prédictions de l’objectivité des chiffres.

Donnons toutefois quitus sur trois points : les lettres de motivation deviendront, dit le ministre, "l’exception plutôt que la règle" : c’est une bonne nouvelle d’autant plus qu’elle se résume parfois à une recette de pâtisserie (13) ! Une pause déjeuner d’au moins une heure dans chaque lycée en est une autre. et sur la santé mentale des jeunes, motif de tant d’alertes depuis cinq ans, l’annonce tient en un chiffre : 500 recrutements (14) ; mais de quels profils il s’agit, on l’ignore.

De même, compte tenu de la pyramide des âges et du nombre de postes vacants, ces recrutements correspondent-ils à des créations nettes de postes ou bien ne viennent-ils que compenser les départs et combler le déficit de postes non pourvus ?

"Qui diable est-ce donc qu’on trompe ici ? Tout le monde est dans le secret" (15)

Un jeu de dupes suppose des dupes, la première d’entre elles étant l’opinion. Le gouvernement comptait sur elle, lasse des images de blocages, pour prendre ces annonces au mot. Il comptait peut-être sur la fin des vacances de la Toussaint pour faire le reste. Mais les lycéens savent lire un calendrier. Ils ont compris qu’on leur offrait des engagements à terme échu, signés pour d’autres. Eux non plus ne sont pas dupes : on ne sort pas d’une crise de confiance avec des promesses qui ne coûtent qu’à ceux qui suivront.

 

1 "Un certain mépris du gouvernement” : les représentants des lycéens et des étudiants dénoncent avoir été reçus après les influenceurs à Matignon, Yahoo Actualités, 26 octobre 2026.

2 "Des organisations lycéennes appellent à poursuivre la mobilisation après leur rencontre avec Sébastien Lecornu", Europe 1, 26 octobre 2026.

3 Yahoo Actualités, art. cité.

4 "Parcoursup remplacé, classes à 28 élèves… Les mesures du gouvernement face à la colère des lycéens et des étudiants", Europe 1, 26 octobre 2026.

5 "Fin de Parcoursup : ce qui change en 2027 et 2028 pour les lycéens", Sortiraparis, octobre 2026.

6 "Des organisations lycéennes appellent à poursuivre la mobilisation…", Europe 1, art. cité.

7 "Parcoursup « transformé », suppressions de postes annulées", LCP, 26 octobre 2026

8 Budget de l’éducation 2027 : 1 588 suppressions de postes, Café pédagogique, 2 octobre 2026.

9 Thotis, art. cité.

10 Ibid.

11 "Parcoursup remplacé, classes à 28 élèves…" Europe 1, art. cité.

12 "Des organisations lycéennes appellent à poursuivre la mobilisation…", Europe 1, art. cité.

13 https://www.ledauphine.com/education/2022/07/01/parcoursup-elle-envoie-la-recette-d-un-gateau-en-guise-de-lettre-de-motivation-et-voit-ses-voeux-acceptes

14 "Fin de Parcoursup, 28 élèves par classe : voici les dernières annonces du gouvernement", Le Bonbon, 26 octobre 2026.

15 Basile dans Le barbier de Séville (III, 11) (Beaumarchais)

 

 

 

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