Surdité ministérielle : entre déni de réalité et incompétence notoire (J-P Bellier)
Paru dans Scolaire le mardi 20 octobre 2026.
Jean-Pierre Bellier (psychologue de l’éducation, inspecteur général de l’éducation, du sport et de la recherche honoraire, ancien maire adjoint de Nanterre) poursuit son analyse du mouvement lycéen (et au-delà).
"Nous avons bouleversé la terre d’une manière si violente que nous avons réveillé la férocité des enfants." Alessandro Baricco, Sans sang (1)
Le 18 septembre, quelques élèves du lycée Saint-Exupéry de Créteil bloquaient l’entrée de leur établissement après que certains de leurs professeurs s’étaient mis en grève la veille pour déplorer la dégradation de leurs conditions d’enseignement, le manque de personnel enseignant et médico-social, les classes surchargées etc.(2) Un mois plus tard, la France connaît un des épisodes de révolte les plus violents qu’elle ait connus ces 50 dernières années.
Le mouvement lycéen, après s’être appuyé sur les doléances portées par les enseignants, avait su s’organiser avec ses syndicats, ses porte-parole, ses cortèges soucieux, comme le disait un lycéen de Villefranche-de-Rouergue, de "bien se tenir pour ne pas décrédibiliser" leurs revendications (3). Les seules réponses obtenues en retour tiennent en quelques formules. Le ministre de l’Éducation nationale a bien reçu les organisations lycéennes et rappelé que manifester est une liberté fondamentale. Mais il a surtout accusé un mouvement "pris en otage par des groupuscules ultra-violents" (4). Matignon a dénoncé une "manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l’ultra-gauche"(5) tout en pressant l’examen d’un projet de loi dit "casseur-payeur" (6). À une demande d’École, l’État a répondu par des polémiques politiciennes et des mesures d’ordre public, avant de lâcher quelques promesses qui n’engagent, selon la célèbre formule, que ceux qui les reçoivent (7) !
L’État, piètre pompier, dangereux pyromane, pitoyable apprenti sorcier ?
Comment ne pas s’interroger sur la communication erratique du gouvernement, notamment celle d’Édouard Geffray et de Laurent Nuñez : n’est-elle pas le principal déclencheur du chaos du 17 octobre ? Et comment ne pas soupçonner qu’elle puisse avoir été intentionnelle, au moins dans un premier temps, stratégie dite de pourrissement oblige ? Sans convoquer la théorie du chaos, justement, on constate que peu d’attention a été portée au battement d’ailes d’un papillon adolescent de Créteil et aux ravages qu’il a pu commettre.
C’est d’autant plus dommageable que l’effet d’entraînement, dans le contexte économique, social et climatique, planait au-dessus de nos têtes. Je ne me prive pas de revenir sur ma métaphore préférée, celle du tas de sable, qui montre qu’un système apparemment stable peut s’effondrer à tout moment, alors même que l’on sait estimer sa pente critique. Chaque grain ajouté semble anodin jusqu’à celui qui provoque l’avalanche. Appliquée au climat social actuel, elle permet de comprendre comment, dans un état de tension sociale latente, l’accumulation de griefs minuscules finit par produire la rupture brutale qui ravage notre écosystème sociétal.
À défaut de prévoir, surveiller ?
Certes, l’avalanche est imprévisible, dans son déclenchement comme dans son intensité. Raison de plus pour augmenter notre capacité de surveillance. Donc de renseignement. S’agissant du monde lycéen, je l’ai écrit, le meilleur réseau est sans conteste celui des établissements scolaires et de leurs proviseurs dans la mesure où ils peuvent récolter et transmettre, ce qu’ils font, les signaux faibles émis à l’intérieur de leur établissement. C’est en l’occurrence ce que le SNPDEN avait formulé dans son enquête de rentrée 2026 (8).
Cette vigilance est d’autant plus essentielle que ces signaux faibles, justement, peuvent être les indices avant-coureurs du climat qui règne à l’extérieur de l’établissement. Mon expérience d’élu local est à cet égard riche d’enseignements : le jour où le mouvement s’est propagé à Nanterre, c’est par l’intermédiaire d’un ancien élève et de sa sœur, encore scolarisée au lycée Joliot-Curie, que j’en ai été informé… après, d’ailleurs, que la proviseure m’avait confié son inquiétude, le jour précédent.
Ce qu’ils m’apprenaient ce jour-là dépassait de loin les murs du lycée : le mouvement avait franchi la grille. Il n’appartenait déjà plus tout à fait à ceux qui l’avaient lancé. À la revendication scolaire, née dans les salles des professeurs, s’agrégeaient alors d’autres colères, plus anciennes et moins dicibles : celles de jeunes des quartiers relégués qui n’attendent plus rien de l’École parce que l’École a cessé de les attendre. Les proviseurs le voyaient venir, les élus le sentaient. Ce signal-là non plus n’était pas que faible. Il disait qu’un mouvement lycéen devenait un mouvement de la jeunesse, avec ce qu’une telle mue charrie de rage et de risques. Qui l’a entendu ? Ni la rue de Grenelle ni la place Beauvau. Faute d’avoir été écouté, le mouvement allait être regardé.
Réaction en chaîne
C’est la profusion d’images relayées par les chaînes d’information en continu qui alimente l’opinion jusqu’à semer le trouble dans les représentations qu’elle s’était forgées sur les louables intentions du mouvement.
Les jeunes des quartiers, eux, ne bloquent pas un lycée pour obtenir le remplacement d’un professeur. Ils ont la rage d’être des laissés-pour-compte. Le cortège lycéen leur offre l’occasion de la crier, de la seule manière qu’on leur ait laissée. Dans leur sillage, d’autres n’ont ni revendication ni rage : ils profitent du désordre pour faire leurs courses de Noël dans les vitrines qu’ils viennent de fracasser. Le 17 octobre, quand les cortèges lycéens ont rejoint ceux de la vie chère, supérettes, boutiques de téléphonie et magasins de luxe ont été pillés de Paris à Marseille : Carrefour, à lui seul, compte cinquante magasins visés (9). Les pilleurs relèvent de la police et de la justice, de rien d’autre. Mais les confondre avec les premiers, c’est précisément ce que fait le discours officiel : il traite une revendication et une détresse comme un fait divers.
Le bilan est lourd. Au 13 octobre, la Chancellerie comptait 7 950 gardes à vue depuis le début du mouvement, 2 735 poursuites et 26 placements en détention provisoire (10). Le seul week-end du 17 octobre a ajouté 2 397 interpellations et 997 policiers et gendarmes blessés, dont sept grièvement, selon le ministère de l’Intérieur (11). Le garde des Sceaux y ajoute 2 513 gardes à vue et plus de soixante-dix détentions provisoires 12) : près de trois fois plus en deux jours qu’en quatre semaines. À Lens, un lycéen a eu la main arrachée (13). À Mulhouse, une adolescente de dix-sept ans a perdu un œil : l’IGPN est saisie (14). Rien de cela ne se défend. Mais deux chiffres du bilan judiciaire auraient dû arrêter le regard. Jusqu’au 13 octobre, 85 % des gardés à vue étaient mineurs (15). Des groupuscules ultra-violents ? Des enfants, pour l’essentiel. Après le 17 octobre, sept sur dix étaient majeurs, de l’aveu même du garde des Sceaux (16). La statistique pénale fait ainsi le distinguo que le discours officiel se refuse à faire.
Refuser de comprendre, recommencer
Reste une question, que les communiqués contournent : pourquoi des adolescents et des jeunes adultes, qui ont tout à perdre, se conduisent-ils comme s’ils n’avaient plus rien à perdre ? Comprendre n’est pas excuser. Refuser de comprendre, c’est se condamner à recommencer.
Henri Laborit en a donné la clé il y a près d’un demi-siècle, dans L’Inhibition de l’action (17). Devant l’agression, l’organisme dispose de deux réponses : fuir ou lutter. Quand l’une et l’autre lui sont interdites, il se fige. C’est alors cette inhibition prolongée qui le rend malade : angoisse, troubles somatiques, dépression. Le rat enfermé seul dans sa cage électrifiée se ronge. Placé avec un congénère, il se bat contre lui et s’en porte mieux. La lutte trouve une cible. Ce n’est presque jamais la bonne.
Que proposons-nous à cette génération ? La fuite ? Vers où, quand la précarité borne l’horizon et que le climat ferme ce qui en reste. La lutte ? Contre qui, quand les décisions qui la concernent se prennent sans elle, parfois même par un algorithme. Restent deux issues. L’effondrement intérieur, silencieux, que personne ne voit dans les cours de récréation. Ou l’explosion, qui se trompe de cible et que tout le monde voit le soir au journal télévisé. La jeunesse tétanisée et la jeunesse qui a la rage ne sont pas deux jeunesses : c’est la même, à deux moments d’une vie mais de la même impasse.
Des signaux qui n'étaient pas faibles
Le premier moment était documenté. En 2025, sur 100 000 adolescentes de 10 à 19 ans, 482 ont été hospitalisées pour un geste auto-infligé, tentative de suicide ou automutilation : presque le double de la moyenne des années 2012-2019, selon la DREES (18). Dès 2023, le Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge s’alarmait de la consommation de psychotropes chez les enfants : entre 2014 et 2021, une hausse de plus de 60 % pour les antidépresseurs et de plus de 150 % pour les hypnotiques et les sédatifs (19). Ces alertes ne sont ni confidentielles ni nouvelles. Les prospectivistes parlent de signaux faibles pour désigner ce que l’on peut encore ne pas voir. Ceux-là ne l’étaient pas ; c’est l’écoute qui l’était.
Le 8 octobre, le ministre de l’Éducation nationale expliquait qu’il n’avait "pas les outils de pilotage" (20). Les médecins, infirmiers, psychologues et assistants sociaux de l’Éducation nationale, avec la vie scolaire, restent les meilleures vigies du malaise des élèves. Réduire le nombre des guetteurs n’a jamais empêché une avalanche, cela dispense seulement de la voir venir.
Le constat est connu. Des psychologues de l’Éducation nationale trop peu nombreux pour les élèves qu’ils devraient recevoir. Une médecine scolaire qui ne tient plus que par le dévouement de ceux qui restent. Une santé mentale proclamée grande cause nationale en 2025 totalement invisible. On a confié à des algorithmes le soin d’orienter ce qu’aucun adulte n’avait plus le temps d’accompagner, puis l’on s’étonne que des enfants ne se sentent entendus par personne.
L’État sait pourtant entendre. En 1990, un mouvement lycéen né lui aussi en banlieue parisienne avait envahi la rue. Le 12 novembre, à Paris, des casseurs avaient pillé des magasins en marge des cortèges (21). Le gouvernement d’alors n’en avait pas moins opposé aux lycéens autre chose qu’un projet de loi : un plan d’urgence de 4,5 milliards de francs (22). Cette fois encore, l’État a fini par céder :3024 professeurs sont apparus en vingt-quatre heures. On les payait déjà. Il restait seulement à les placer devant des élèves. Trois semaines de gaz lacrymogène et de gardes à vue pour accorder ce qu’une lecture attentive des remontées de rentrée et des alertes du SNPDEN auraient permis de régler dès septembre.
Alessandro Baricco raconte, dans Sans sang, une guerre sans nom. Au sortir du conflit, quatre hommes viennent exécuter Manuel Roca dans sa ferme : ils abattent le père et le fils. La cadette, Nina, cachée dans un trou sous le plancher, est découverte par le plus jeune des tueurs, Tito. Il la regarde, referme la trappe et se tait. Elle survit. Devenue femme, elle retrouve un à un les assassins de son enfance. Des décennies plus tard, vieille dame, elle vient s’asseoir face à Tito, devenu un vieil homme qui vend des journaux. Alessandro Baricco ne dit pas qu’elle a raison. Il dit d’où elle vient : du trou où des adultes l’ont laissée. Recevons ces lycéens avant de les juger. Écoutons ce qu’ils demandent, qui n’a rien d’extravagant, avant qu’ils ne décident d’accompagner certains de leurs aînés qui, eux, n’ont trouvé d’autre idée que d’aller se servir.
1 A. Baricco, Sans sang, trad. F. Brun, Albin Michel, 2003.
2 « Blocage des lycées : la colère toujours plus vive, quelle suite pour le mouvement ? », Le Bonbon, 2 octobre 2026.
3 Propos recueillis par La Dépêche du Midi, cités par Le Bonbon, 2 octobre 2026.
4 Déclaration d’Édouard Geffray, ministre de l’Éducation nationale, AFP, 1er octobre 2026.
5 Services du Premier ministre, cités par l’AFP, 2 octobre 2026.
6 « Blocage des lycées, syndicats, gilets jaunes : se dirige-t-on vers une convergence des luttes ? », Public Sénat, octobre 2026.
7 « Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent » : formule attribuée à Henri Queuille, popularisée par Charles Pasqua.
8 SNPDEN, enquête de rentrée 2026, 2 330 répondants.
9 Alexandre Bompard, PDG de Carrefour, 18 octobre 2026, cité par Euronews, « En France, commerces et commerçants se relèvent après les manifestations et les pillages », 18 octobre 2026.
10 Ministère de la Justice, bilan au 13 octobre 2026, cité par Franceinfo, 13 octobre 2026.
11 Ministère de l’Intérieur, point de situation du 18 octobre 2026 au soir.
12 Gérald Darmanin, audition par la commission des lois de l’Assemblée nationale sur le budget de la Justice pour 2027, 19 octobre 2026, compte rendu de LCP.
13 Préfecture du Pas-de-Calais, citée par Public Sénat, octobre 2026.
14 L’Essentiel, fil d’actualité des 17 et 18 octobre 2026.
15 Ministère de la Justice, bilan au 13 octobre 2026.
16 Gérald Darmanin, entretien sur France 2, 19 octobre 2026, propos rapportés par Actu17.
17 H. Laborit, L’Inhibition de l’action, Masson, 1979. L’expérience a été popularisée par le film d’Alain Resnais Mon oncle d’Amérique (1980), où Laborit apparaît en personne.
18 DREES, jeu de données sur les hospitalisations pour geste auto-infligé, 11 mai 2026 (données 2025).
19 Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge, Quand les enfants vont mal : comment les aider ?, rapport adopté le 7 mars 2023.
20 Édouard Geffray, déclaration du 8 octobre 2026 au soir.
21 Encyclopædia Universalis, chronologie, « 4-23 novembre 1990. France. Déblocage de crédits pour les lycéens ».
22 Public Sénat, article cité.

