"Nul ne pouvait prévoir" : chronique de l’irresponsabilité politique (suite de "Le bac, pas la BAC", JP Bellier)
Paru dans Scolaire le dimanche 11 octobre 2026.
Jean-Pierre Bellier (inspecteur général honoraire) nous adresse le 4ème temps de sa chronique du mouvement lycéen.
Ce vendredi 9 octobre, 141 lycées restaient fermés contre 157 la veille. 6877 gardes à vue depuis le 21 septembre, dont 86% de mineurs, 2373 poursuites engagées, 21 adolescents en détention provisoire. 24 enquêtes ouvertes par l’IGPN. Et ce même vendredi, la promesse d’affecter 3024 professeurs dès lundi dans les établissements. C’est ce dernier chiffre qui m’intéresse tant il est révélateur de l’amateurisme de cette équipe gouvernementale. D’où sortent-ils, ces profs ? N’étaient-ils pas déjà à la disposition du ministre Edouard Geffray - ancien DGRH puis DGESCO du ministère qu’il dirige aujourd’hui ? En aurait-il malencontreusement oublié l’existence ? Ils seraient enseignants TZR (titulaires sur zone de remplacement) non affectés, parce que mis en réserve en attendant la grippe, ou parce que pas dans la bonne discipline, à moins qu’il s’agisse de postes à disposition des recteurs pour recruter plus de contractuels « que ce pour quoi ils sont autorisés ». Quant à leur affectation, elle résulterait d’un logiciel de repérage des établissements en difficulté prévu pour le début du mois de novembre et dont la livraison aurait pu être avancée.
Rien n’a donc été inventé en vingt-quatre heures. Rien n’a été découvert. Un vivier a été activé, un système d’affectation dopé, une échéance a été déplacée. Ces trois gestes étaient à portée de main en septembre, en juin, l’an dernier. Ce qui nous étonnera n’est pas la disponibilité du remède, c’est le coût social et politique du temps mis pour y recourir.
Le ministre, DGRH du ministère entre 2017 et 2019, a d’ailleurs offert, sans y prendre garde, l’argument qui résume une décennie : « Nous n’avions pas les outils de pilotage. » L’institution qui scolarise douze millions d’élèves reconnaît qu’elle ne savait pas, jusqu’à cette semaine, quels établissements connaissaient une situation critique. Elle l’aurait découvert ce jeudi : 114 lycées classés en rouge, 400 en orange. L’information existait quelque part quoique personne ne l’ait remarquée ; il aura fallu trois semaines de blocages pour qu’elle soit exploitée.
Revenons alors à la question que nous nous posons depuis trois semaines sur le déclenchement de ce mouvement : pourquoi maintenant ? Quatre scénarios possibles : une manipulation politique qui présente l’avantage de désigner un coupable extérieur à l’École ; les portables, les écrans, les réseaux sociaux, explication commode qui sert à tout expliquer depuis dix ans ; l’instabilité politique du moment ; des interventions étrangères, enfin, dont nul ne dit jamais par quel canal elles auraient transité jusqu’à un lycée de Créteil. Aucun de ces scénarios ne résiste à l’examen : des conditions identiques étaient réunies à la rentrée 2024, plus encore à celle de 2025, sans que rien ne se produise.
En 1908, dans Science et méthode, Henri Poincaré, pionnier de la théorie du chaos, avait posé un théorème qui s’applique ici : « Une cause très petite, qui nous échappe, détermine un effet considérable que nous ne pouvons pas ne pas voir et alors nous disons que cet effet est dû au hasard. » Le lycée qui a bloqué le premier est, dans cette affaire, le battement d’aile du papillon : 30 autres établissements auraient pu tenir ce rôle ce matin-là, plusieurs l’ont tenu d’autres années sans que rien ne se passe. Le hasard a la dent dure !
De fait, le déclencheur étant interchangeable, le réprimer ne servait à rien. Près de 7000 gardes à vue n’ont pas arrêté le mouvement quand la promesse de 3024 professeurs « en attente » pourrait, veut croire le ministre, le ralentir. Voilà deux politiques publiques mises à l’épreuve de l’expérience en moins d’une semaine, avec un bilan sans appel.
Ce genre de mouvement a d’ailleurs toujours la même forme, au moins depuis quarante ans : 1986 et le projet Devaquet retiré après la mort de Malik Oussekine ; 1990 et un plan d’urgence de 4,5 milliards de francs accordés dans les dix jours ; 1994 et le contrat d’insertion professionnelle, abrogé ; 2006 et le contrat première embauche, retiré ; 2018 et les images des lycéens agenouillés à Mantes-la-Jolie... Forme identique mais trajectoires différentes - même si tous finissent de la même façon. C’est ce que l’on dénomme un « attracteur étrange » : une figure vers laquelle un système revient inlassablement sans jamais repasser par le même point.
Reste à comprendre pourquoi le système était à ce point à fleur de peau. J’invoquerai ici la métaphore du tas de sable : on verse du sable grain à grain ; le tas construit tout seul sa pente ; passé un point critique, l’avalanche devient certaine, même si le moment de son déclenchement et son ampleur restent hors de portée de calcul. Et le grain qui la déclenche n’en sera aucunement la cause. Ici nous connaissons ce qui détermine la pente : le nombre moyen d’élèves par classe dans les lycées, le déficit de personnels médico-psycho-sociaux, des heures d’enseignement perdues - plus nombreuses en éducation prioritaire qu’ailleurs, Parcoursup, huit ans sans la moindre évaluation indépendante, la publication du PISA 2025, un projet politique pour l’éducation jamais assumé, mais individualisant la réussite comme l’échec. Sans compter un climat social et une tension internationale qui rendent l’air irrespirable.
Aucun de ces paramètres n’est par lui-même la cause de l’événement. Aucun n’en permet la prédiction. Mais tous accentuent la pente. Pas un seul ne résulte du hasard, puisque chacun procède d’arbitrages datés, signés, publiés au Journal officiel, votés dans des lois de finances que l’on peut relire. Voilà dix ans que nous versons le sable sans jamais mesurer la pente.
L’urgence est à un changement de méthode. On ne se sort pas d’une situation critique par des promesses, on la maîtrise en contrôlant ses paramètres - à condition de les mesurer. Le message politique actuel fait l’inverse : il planifie à 20 ans, consulte 15 jours, renvoie ses premières décisions à la fin du mois. Il ignore la notion d’hystérésis - à savoir qu’un système ayant franchi un seuil ne revient jamais à son état antérieur lorsque la perturbation cesse. 3024 professeurs affectés à partir du 13 octobre ne refermeront pas trois semaines ; les lycéens, qui manifesteront de nouveau ce jour-là, viennent d’apprendre quelque chose qu’ils ne désapprendront pas.

