La République doit garantir la sûreté des lieux où elle instruit sa jeunesse (tribune)
Paru dans Scolaire le jeudi 08 octobre 2026.
Théophile Delfino, professeur d'Histoire-Géographie-EMC, que nous ne connaissons pas personnellement, nous fait parvenir cette tribune, il y prend l'exemple de l'amiante pour dénoncer l'inaction, depuis des années voire davantage, des pouvoirs publics face à un bâti scolaire dont l'état est connu.
On reproche aujourd’hui aux lycéens leurs méthodes. Les blocages, les affrontements et les dégradations commises dans certains établissements occupent une place croissante dans le débat public. Il est légitime de les discuter. Mais à force de regarder la forme prise par la contestation, on risque d’oublier ce que les élèves essaient de dire, et surtout depuis combien de temps ils le disent.
Au printemps 2024, ceux du lycée Blaise-Cendrars de Sevran avaient choisi une autre manière de se faire entendre. Dans une vidéo largement relayée sur TikTok, ils montraient des fuites d’eau, des toilettes sans plafond, un chauffage défaillant, du mobilier manquant et des absences de professeurs non remplacées. Plus de 2,6 millions de personnes avaient regardé ces images. Dans toute la Seine-Saint-Denis, personnels et élèves réclamaient alors un plan d’urgence pour l’éducation. Deux ans et demi ont passé. Les lycéens dénoncent toujours la vétusté de certains établissements et la dégradation de leurs conditions d’étude.
Cette fois, le mouvement s’accompagne de blocages et, dans certains cas, de violences. Le gouvernement a mobilisé CRS et gendarmes mobiles. Il serait pourtant difficile de soutenir que ces jeunes ont choisi d’emblée la confrontation. Ils avaient alerté. Ils avaient filmé. Ils avaient manifesté. Ils avaient obtenu une audience considérable. Cela n’a pas suffi à faire de l’état de leurs établissements une urgence durable.
Au milieu de ces bâtiments vieillissants, une question reste particulièrement inquiétante : celle de l’amiante. Une enquête menée en 2016 auprès de près de 20 000 établissements indiquait que, parmi les établissements publics concernés disposant d’un dossier technique amiante, celui-ci en signalait la présence dans 73 % des collèges, 77 % des lycées généraux et technologiques et 80 % des lycées professionnels. Ces chiffres demandent à être maniés avec précaution. La présence d’amiante dans un bâtiment ne signifie pas que ses occupants y sont exposés. Le danger apparaît lorsque des matériaux contenant de l’amiante se dégradent ou sont perturbés et libèrent des fibres susceptibles d’être inhalées. Les conséquences sanitaires peuvent alors se déclarer plusieurs dizaines d’années plus tard.
Or le plan amiante 2025-2027 du ministère de l’Éducation nationale s’est encore fixé comme objectif d’ "atteindre l’exhaustivité de l’état des lieux de la présence d’amiante dans l’ensemble des locaux de travail". L’amiante est interdit en France depuis 1997. Près de trente ans plus tard, le problème n’est donc pas seulement que des bâtiments scolaires en contiennent encore. C’est que nous travaillions toujours à achever l’état des lieux.
Pour les personnels, les élèves et leurs familles, la demande paraît pourtant assez élémentaire. Y a-t-il de l’amiante dans cet établissement ? Où se trouve-t-il ? Quel est l’état des matériaux ? Quand ont-ils été contrôlés ? Des travaux sont-ils prévus ? La réponse se perd souvent dans l’organisation même de notre système scolaire. Les communes sont responsables des écoles, les départements des collèges, les régions des lycées, tandis que l’État organise l’éducation nationale. Cette répartition des compétences a sa logique administrative. Pour un élève qui passe ses journées dans un établissement, ces frontières institutionnelles ont peu d’importance.
La question est d’autant plus sérieuse que nous organisons la présence quotidienne de millions d’enfants et d’adolescents dans ces bâtiments. Il y a une responsabilité particulière de la puissance publique dès lors qu’elle demande à une génération entière d’y passer une part considérable de son enfance. C’est ce qui rend le contraste avec la réponse actuelle aux mobilisations difficile à ignorer. Lorsqu’un lycée est bloqué ou qu’un affrontement éclate, les décisions se prennent rapidement. Des unités sont mobilisées, des interpellations sont comptabilisées, les forces de l’ordre sont mobilisées.
Les élèves de Seine-Saint-Denis avaient pourtant fait ce qu’on leur demande aujourd’hui lorsqu’on condamne les blocages : ils avaient alerté autrement. Ils avaient montré leurs établissements, utilisé lesréseaux sociaux, organisé des mobilisations et rendu leur situation visible auprès de millions de personnes. Nous avons regardé. Puis l’attention est passée à autre chose.
Nous demandons beaucoup aux élèves. Nous attendons d’eux de l’assiduité, du travail et le respect de leurs professeurs, de leurs établissements et des institutions. Rien de cela n’est excessif. Mais une institution qui demande la confiance doit aussi accepter de rendre des comptes. La question n’est donc plus seulement de savoir si les méthodes actuelles des blocages de lycée sont acceptables. Elle est aussi de comprendre pourquoi il a fallu qu’ils en arrivent là pour que nous regardions à nouveau ce qu’ils nous montraient déjà il y a deux ans.

