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Le bac, pas la BAC, suite. Chronique d’un enfumage à fragmentation

Paru dans Scolaire, Orientation le jeudi 08 octobre 2026.

Jean-Pierre Bellier (psychologue de l’éducation, IGESR honoraire, conseiller scientifique de Futuribles) continue de chroniquer pour ToutEduc le mouvement lycéen.

Le Premier ministre a parlé. Il a fait des annonces. Pour les carburants, il confirme la libération de dix millions de barils de gazole prélevés sur les réserves stratégiques et étalés sur trois mois, avec une baisse attendue de douze à dix-huit centimes du gazole à la pompe. Pour l’électricité, il assure que le prix "ne doit pas augmenter cet hiver" et en appelle publiquement à EDF. Pour les agriculteurs, un plan d’urgence dopé à la relance. Pour les lycéens en revanche, dont la mobilisation dure depuis le 17 septembre, il assure que "les forces de l’ordre n’ont pas pour instruction d’affronter les lycéens" - ce qui n’avait échappé à personne. Il renvoie les premières décisions à "fin octobre".

Tout est dit, là se situe la considération portée aux revendications lycéennes. Lorsque l’État veut agir en urgence pour des choses qu’il juge sérieuses, il ouvre une réserve stratégique, interpelle le président d’EDF, annonce des nouvelles mesures pour l’agriculture. Lorsqu’il veut jouer la montre avec une jeunesse qui manifeste sa détresse, il ouvre un formulaire accessible sur une plateforme ou par un numéro vert.

Le même jour, le ministre de l’Intérieur a suspendu l’emploi des grenades assourdissantes et ouvert dix-huit enquêtes, après qu’un garçon de quinze ans eut perdu une main le 5 octobre à Lens. Rétropédalage sur le mode "écran de fumée". Comme l’est l’annonce publique de la baisse du nombre de lycées occupés… alors qu’ils ne pouvaient l’être puisque nombre d’entre eux ne scolarisent par tous les élèves le mercredi !

Un enfumage pourrait-il en cacher un autre ? A voir. Toutes ces annonces procèdent d’un même élan : essayer de gagner du temps, briser une dynamique collective sans rien proposer de concret. C’est cette posture-là qui m’intéresse aujourd’hui, non par ce qu’elle dit implicitement mais parce qu’elle est devenue en dix ans la seule politique éducative que ce pays connaisse.

Sur le terrain : assourdir pour désencercler, désencercler pour assourdir

Les faits du premier enfumage sont établis ; nul ne les conteste sérieusement. Amnesty International France a recensé plus de cinq mille interpellations du 21 septembre, jour du premier blocus à Créteil, au 2 octobre, dont quatre-vingt-cinq pour cent de mineurs. La courbe quotidienne raconte à elle seule la mécanique de l’escalade : 164 interpellations le 28 septembre, 440 le 29, 625 le 30, 1 948 le 1er octobre.

Dans le Val-d’Oise, un garçon de quatorze ans a reçu au visage, à bout portant, une grenade lacrymogène ; à Alençon, une adolescente du même âge a été saisie au cou ; à Tours, un lycéen de seize ans a perdu définitivement l’usage d’un œil sous l’impact d’un projectile de lanceur de balles de défense. Le ministère, de son côté, dénombre 215 élèves et 85 personnels blessés, auxquels s’ajoutent près de huit cents policiers et gendarmes. Qu’on ne me fasse pas dire que ces journées furent un long fleuve tranquille : elles ne le furent pas, des enseignants les ont payées aussi et je connais trop le métier pour l’oublier. La veille, mardi, au moment des QAG (questions au gouvernement), le Premier ministre avait réglé la question d’une phrase : parler de violences policières "suggérerait qu’il y ait des instructions politiques de répression policière ; c’est faux, c’est un mensonge". L’argument est imparable, à ceci près qu’il répond à une question que personne ne lui avait posée. Nul n’a jamais soutenu qu’un haut-fonctionnaire avait donné l’ordre d’arracher la main d’un garçon de quinze ans. Certes dix-huit enquêtes ont été ouvertes en quinze jours, certes une arme de force intermédiaire a dû être retirée du service. Mais entre l’instruction politique et l’accident individuel, il existe une troisième chose que l’on appelle une doctrine d’emploi ; c’est précisément elle qu’il s’agirait de convoquer.

"Un temps de démocratie interne"

Le second enfumage demande davantage d’attention du fait de sa duplicité car il nous est présenté comme une écoute. Jugeons sur pièces. Le 6 octobre, le Premier ministre annonce : "Dès demain matin, dès jeudi, dès vendredi, banalisation complète des emplois du temps", afin d’offrir aux établissements "un temps de démocratie interne". Deux jours, donc. La démocratie entre ainsi dans l’emploi du temps au même titre que l’éducation aux médias ou le parcours avenir, avec cette particularité qu’une journée devient "banalisée" au moment précis où l’on y fait quelque chose d’inhabituel. L’Union syndicale lycéenne a répondu que le procédé servait à noyer le poisson. Les chefs d’établissement, par la voix du SNPDEN, ont fait savoir que la lettre du Premier ministre les avait "mis très en colère", puisqu’elle leur confie la responsabilité des remplacements sans leur en donner les moyens.

Vient ensuite la plateforme, qui s’appelle agora.gouv.fr et restera ouverte jusqu’au 23 octobre. Anonymat garanti, dix minutes de remplissage annoncées, deux champs libres de 5 000 caractères, l’un pour décrire ses difficultés et l’autre pour proposer des améliorations, résultats promis en données ouvertes, restitution nationale à la fin du mois, puis "des actions mesurables avec un calendrier". Au matin du 6 octobre, la consultation avait reçu 1 700 réponses, quand il y a 2,26 millions de lycéens dans ce pays. Cela fait 0,075 %.

Écouter, vraiment ? Le psychologue fera une courte remarque : un champ de texte anonyme n’est pas un dispositif d’écoute, c’est un dispositif de recueil. La différence n’est pas de degré mais de nature. Écouter suppose quelqu’un en face, qui relance, qui s’étonne, qui reformule, qui engage sa responsabilité sur ce qu’il entend et à qui l’on pourra revenir demander des comptes six mois plus tard ; recueillir ne suppose qu’un formulaire et un tableur. J’écrivais même il y a huit jours que le passage à l’acte décharge sans rien dénouer et que le soulagement qu’il procure n’est qu’une illusion ; le formulaire fait pire, puisqu’il donne à l’adolescent le sentiment d’avoir parlé sans que quiconque se soit engagé à lui répondre. Dix minutes pour dire dix ans ! Et l’on s’étonnera ensuite que le taux de participation ressemble à une erreur d’arrondi.

Reste la pièce maîtresse, qui est une lettre. Le 4 octobre, le Premier ministre adresse à sept de ses ministres cinq chantiers : assurer la reprise des cours, garantir des conditions d’enseignement dignes et des lycées préparés aux fortes chaleurs, organiser des journées qui permettent de travailler et de vivre au lycée, rendre les choix d’orientation compréhensibles, enfin donner des "suites visibles" à la parole des élèves. Relisons le cinquième : la mesure consiste à ce que la réponse soit visible ! Je faisais observer il y a quinze jours, à propos des quatre chantiers d’un parti nouvellement créé, le "Parti de l’Ecole" ; que chacun d’eux pouvait durer vingt ans sans qu’un seul élève s’en aperçoive…

Une parenthèse, dont je reconnais d’avance qu’elle ne prouve rien. L’agora d’Athènes était la place où l’on délibérait ; c’était aussi celle où l’on votait l’ostracisme, en inscrivant sur un tesson de poterie le nom de celui que l’on souhaitait voir partir pour dix ans. On a retrouvé ces tessons par milliers et certains, gravés à l’avance et en série par des mains expertes, laissent penser que l’organisation du scrutin précédait parfois la délibération. Les données ouvertes avant l’heure. Je m’égare…

Quant à ceux dont c’est précisément le métier d’écouter…

Qui, dans l’École, est payé pour écouter ? Ceux qui me connaissent savent que je ne lâche rien. Le corps des psychologues de l’Éducation nationale a été créé par décret du 1er février 2017. Au concours 2026, le ministère offre 160 postes, juste pour remplacer une part seulement des départs en retraite. Un tiers de postes en moins qu’à la naissance du corps, pour un vivier divisé par sept : voilà le bilan de la décennie. Les inspections générales l’ont documenté en mars 2024, dans un rapport consacré aux psychologues de la spécialité orientation. Je le recommande à qui voudrait comprendre comment une profession s’éteint sans que personne ne l’ait jamais décidé. On y lit 4 400 postes budgétaires dans le second degré, un taux de couverture de 94 %, 26 % de ces postes tenus par des contractuels, un ratio de 5,3 candidats par poste en 2017 tombé à 1,6 en 2023. On y lit aussi que le réseau des centres d’information et d’orientation a perdu le quart de ses implantations sans que cette disparition ait jamais donné lieu au moindre débat public. Le SNES-FSU avance pour sa part cinq cents emplois perdus depuis 2017 et un psychologue pour 1 600 élèves, soit le double de la moyenne européenne ; les organisations syndicales en réclament un pour 800, ce qui ne ferait jamais qu’un psychologue par gros collège et par demi-lycée. Nous en sommes là, sans que personne puisse soutenir que l’information manquait.

Et voici la santé mentale promue Grande cause nationale en 2025, prolongée en 2026, avec cent postes de conseillers techniques créés pour la servir, prélevés sur les postes de psychologues existants, confiés ici à une professeure de lettres, placés là sous l’autorité d’une infirmière. Que pèse, devant un adolescent qui va mal, un conseiller technique qui n’est pas psychologue ? C’est à cet endroit du dossier que je renonce au ton mesuré que l’on attend d’un inspecteur général, fût-il honoraire. J’ai passé cinquante ans auprès d’enfants et j’en ai rapporté une conviction qui ne s’achète pas : un enfant ne parle pas à un formulaire. Il parle à quelqu’un qui a du temps, une formation, un lieu à lui et qui sera encore là la semaine suivante. Or "ils" ont rogné le temps, abîmé la formation, fermé le quart des lieux, laissé le concours se vider année après année. En contrepartie, un champ de texte de cinq mille caractères sur une plateforme

Parlons budget 2027

Venons-en à l’argent, puisque c’est là que tout se décide. Le dossier de presse du ministère est explicite et plutôt bien fait : "Budget 2027 pour l’École", 64 milliards d’euros hors contribution aux pensions, 89,1 milliards si l’on compte celles-ci, une hausse de 1,2 milliard "à format constant", un supplément de 15,2 milliards depuis 2017, soit 31 %. Au rang des priorités affichées, "renforcer la protection des élèves". Présenté ainsi, l’effort paraît considérable et il serait malhonnête de soutenir qu’il est nul, puisque la décennie a bien vu les crédits de l’école inclusive passer de 2,2 à 4,9 milliards d’euros et le nombre d’accompagnants croître de 75 %. Le Premier ministre concède d’ailleurs qu’il faut "corriger humblement ce qui reste insuffisant", ce qui est une manière élégante de reconnaître qu’on le savait.

Le reste tient en deux divisions : 1,2 milliard sur 64, cela fait 1,88 %. L’hypothèse d’inflation retenue par ce même gouvernement pour 2027 est de 1,8 % ; appliquée à 64 milliards, elle en absorbe 1,15. Il reste donc, en euros constants, une soixantaine de millions de marge réelle sur un budget de 64 milliards, c’est-à-dire 0,1 %. Les 31 % de la décennie se traitent exactement de la même façon : avec une inflation cumulée de l’ordre de 24 % entre 2017 et 2027, la progression réelle tombe aux alentours de 5 % en dix ans, soit un demi-point par an. Voilà ce que recouvre une "hausse historique" : chacun jugera si le mot est usurpé.

Où passe cette marge ? Elle s’appelle "glissement vieillesse technicité", trois mots pour dire qu’un fonctionnaire vieillit, avance d’échelon et coûte donc un peu plus cher chaque année. Le rapport de la commission des finances du Sénat sur le budget précédent en donne le poids exact ; sa lecture s’impose à qui croirait encore que les crédits d’un ministère se décident au ministère. Sur une hausse de 1 002 millions d’euros : 835 millions pour la seule contribution au compte d’affectation spéciale "Pensions", qui passe de 24,3 à 25,16 milliards ; 329 millions de glissement vieillesse technicité et d’autres dépenses de personnel ; 62 millions pour le schéma d’emplois ; 11 millions de mesures catégorielles. Et, pour financer le tout, 235 millions de moins sur les dépenses autres que de personnel. Onze millions rapportés à 851 500 enseignants, cela fait treize euros par an et par personne, soit à peu près le prix d’une place de cinéma offerte une fois l’an à ceux dont on répète qu’ils tiennent le pays debout.

Le schéma d’emplois de 2027 "reprend" pendant ce temps 1 588 postes d’enseignants nets, sur 3 644 repris au titre de la baisse démographique même si 2 056 d’entre eux sont "réalloués", quand le ministère attend 180 000 élèves de moins. Le nombre moyen d’élèves par classe dans le premier degré est passé de 23,2 en 2017 à 20,6 en 2027, ce dont il faut se réjouir sans la moindre réserve ; dans les lycées d’enseignement général et technologique, il était de 30,1 en 2017 et il s’établit à 30,5 à la rentrée 2026. Quatre dixièmes de point en dix ans, dans le mauvais sens. Et c’est très exactement dans ces classes-là que l’on manifeste aujourd’hui.

Vous prendrez bien un nouveau placebo ?

Faire entendre deux millions de lycéens suppose, nous dit-on, une plateforme ouverte quinze jours, deux journées banalisées et une restitution "fin octobre". Que peu d’ambition… J’ai nommé ailleurs "placebos" tous ces dispositifs qui soignent l’inquiétude du prescripteur plutôt que la maladie du patient. Je persiste et signe. Un placebo n’est certes pas rien : en médecine il agit, parfois durablement, à la condition expresse que le patient ignore ce qu’on lui administre. C’est précisément ce qui ne marche pas ici, car les lycéens ont seize ans, ils ont vu passer huit ministres depuis leur entrée à l’école élémentaire, ils savent lire un calendrier et ils ont parfaitement compris que la consultation fermera le 23 octobre quand le projet de loi de finances, lui, sera examiné du 13 octobre au 17 novembre. Autrement dit, le plafond de dépenses aura été voté avant même que la synthèse de leurs doléances n’ait été imprimée. Un placebo dont l’ordonnance est publique ne guérit personne.

Que faudrait-il ? Peu de chose, en vérité ; rien en tout cas qui ne soit à portée de main. Une parole qui engage, portée par quelqu’un dont on puisse exiger des comptes à la rentrée prochaine plutôt qu’en 2036. Des interlocuteurs identifiés dans chaque académie plutôt qu’un numéro vert de plus. Le recrutement de psychologues et, pour ce qui touche au lycée, un amendement déposé pendant que le texte est encore à l’Assemblée, puisque le temps parlementaire se trouve précisément ouvert : c’est bien la seule fenêtre où la réponse coûterait quelque chose à celui qui la donne, ce qui est à peu près la définition d’une réponse.

Bienvenue dans l’art baroque de l’enfumage

L’art baroque avait cette audace de peindre au plafond des églises un ciel ouvert, des nuées, des anges en raccourci et des colonnes qui montent vers une lumière qui n’existe pas, afin que le fidèle levant la tête croie voir le ciel à la place de la voûte. C’est une très grande technique et je la trouve admirable, à une réserve près qui est toujours la même : le plafond reste un plafond. Celui dont il est ici question s’appelle plafond de dépenses, il sera voté entre le 13 octobre et le 17 novembre. Aucun ange en raccourci ne l’ouvrira.

Au matin du 24 octobre, la consultation sera close, les grenades assourdissantes, peut-être celles de désencerclement resteront suspendues jusqu’à nouvel ordre. Les dix-huit enquêtes suivront le cours tranquille des enquêtes administratives. Et il restera ce qu’il y avait avant : trente élèves et demi par salle, un psychologue pour mille six cents, un garçon de quinze ans qui réapprend à écrire de la main gauche. On demandera alors à cette génération pourquoi elle ne croit plus aux institutions. Sa réponse est déjà écrite, en cinq mille caractères, quelque part dans un jeu de données ouvert que personne n’aura lu. Ou peut-être si, un autre algorithme !

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MONTAIGNE AUJOURD'HUI

Une nouvelle traduction des Essais,
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* Détail de la statue de Montaigne
par Paul Landowski (Paris 5ème)

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