On veut le bac, pas la BAC (suite)
Paru dans Scolaire le dimanche 04 octobre 2026.
ToutEduc a décidé de ne pas suivre journalistiquement le mouvement lycéen. Jean-Pierre Bellier, psychologue de l'éducation, inspecteur général de l'éducation, du sport et de la recherche honoraire, ancien maire adjoint de Nanterre chargé de l'action éducative nous propose de le commenter au fur et à mesure de son évolution.
Depuis 10 années, plateforme comme numéro vert sont à la gestion de crise ce qu’est la pilule d’amidon au traitement d’un mal de tête récalcitrant : un placébo. L’éducation nationale est coutumière du fait : sa familiarité avec la prescription de remèdes sans principe actif voire avec la chirurgie simulée dont le patient guérit pourvu qu’il y croie, est légendaire. Quant à la restitution d’une grande consultation, on en connaît l’issue : tout changer pour que rien ne change. Le grand débat national post gilets jaunes et la convention citoyenne pour le climat devraient nous avoir éclairés…
Dès ce lundi et pour trois semaines, les lycéens pourront déposer, selon les mots du ministre, « leurs demandes, leurs inquiétudes, leurs angoisses, leurs incompréhensions et leurs revendications ». Cinq mots-valises qui permettent de contourner la doléance qui les a mis dans la rue. Ce qu'ils réclament n'a rien d'énigmatique et se lit sur les banderoles depuis trois semaines : des professeurs devant les classes, moins d'élèves par salle, des chaises quand il en manque, quelqu'un à l'infirmerie, savoir à quoi s'en tenir sur Parcoursup avant le mois de juillet. Ceux de Saint-Denis ajoutent qu'ils aimeraient « être traités comme dans le 16e ». On a connu des cahiers de doléances plus séditieux. Il n'y a là ni utopie ni programme politique : rien qu’une liste de ce qui leur fait défaut dans les établissements. Leurs revendications, leurs inquiétudes, leurs angoisses et leurs incompréhensions n’ont qu’un objet : réussir leur scolarité.
Vendredi, le ministre les a reçus. Il leur a dit qu'ils étaient « écoutés, entendus et crus dans leurs angoisses », ce qui est la moindre des choses ! Puis il a expliqué que sur le bâti, sur les effectifs, sur les rythmes, aucune décision d'ampleur ne pouvait être prise avant la rentrée 2027. Le projet de loi de finances pour 2027 a été présenté en conseil des ministres le 1er octobre, le matin même où un millier de lycées étaient perturbés. Il arrive à l'Assemblée nationale le 13. Il en sortira le 17 novembre. Ce que le ministre déclare impossible se votera donc dans six semaines, à un quart d'heure de marche de son bureau. Par 49.3 ou par ordonnances ?
Il y a une chose, dans cette affaire, que je n'arrive pas à digérer. Depuis 2015, l'école a perdu 8% de ses élèves, ce qui offrait la première occasion depuis trente ans d'alléger les effectifs sans dépenser un euro de plus, puisqu'il suffisait pour cela de ne pas toucher aux postes, de laisser la démographie accomplir tranquillement le travail que ni les circulaires ni les plans ni les colloques n'avaient su faire en trois décennies, de récolter gratuitement ce que tous les rapports réclament depuis les années quatre-vingt.
Trois budgets consécutifs en ont fait une ligne d'économies. Un purge de 3 256 suppressions pour la seule rentrée de septembre. 30,5 par division en lycée, 24,7 contre 23 au collège – moyenne dans les pays de l’OCDE. Voilà le prix de cette prudence comptable.
Je me souviens de novembre 1990. Cent mille lycéens dans Paris le 5, trois cent mille dans le pays le 12, puis le 14 un gouvernement qui débloque quatre milliards et demi de francs avant de s'asseoir avec les coordinations. Dix jours. On a moqué depuis lors cette façon de solder les crises à coups de crédits exceptionnels, non sans raison, puisque rien de structurel n'en sortit et que les classes se remplirent sitôt les caméras débranchées. Chargé à l’époque, au ministère du travail, de mettre en chantier l’approche par les compétences, j’ai le souvenir qu’on écrivait à la main ce qu’on demandait, et, si surprenant que cela puisse paraître, que c’était lu. Le pouvoir avait mis dix jours à répondre. Nous en sommes au dix-septième jour et à un questionnaire. Attendons-nous à un mardi 6 octobre pour le moins animé.
Prenons donc la plateforme au mot et voilà ce que je tenterais d’y consigner.
Le plan de remplacement annoncé vendredi ne tiendra pas. Pas par mauvaise volonté : par arithmétique. On mobilise les recteurs. Soit. Avec quelles ressources, quels moyens ? Le 12 décembre dernier, la Cour des comptes remettait à la Défenseure des droits, qui le lui avait demandé, un rapport sur le temps d’enseignement perdu par les collégiens : près d’une heure de cours sur dix n’est pas assurée ; treize pour cent des postes du second degré étaient vacants à la rentrée 2024. Le pacte enseignant, vanté comme la réponse au remplacement de courte durée, couvrait 11,7 % des absences l’an dernier pour une cible de 36 %. Un plan de remplacement sans remplaçants relève de la pensée magique, chère à notre président de la République. Que l'on inscrive plutôt dans le budget de quoi pourvoir ces postes. Qu’on les affiche comme des postes à l’année, tenus par des titulaires, dans les académies où l’on sait qu’ils manquent.
Puisque le ministre dit ne rien pouvoir décider pour 2027, qu’il dessine au moins une trajectoire : un plafond d'élèves par classe, une date, l'engagement que tout élève perdu par la démographie ne se voie pas sanctionné par la fermeture d’un poste indispensable pour ceux qui restent. Cela ne coûte rien cette année. Cela coûtera à son successeur, ce qui constitue le cadre de toute politique publique.
Un mot sur les adultes, puisque c'est d'eux que les élèves parlent sans toujours savoir le dire. Quand un établissement de deux mille âmes dispose d'une infirmière trois jours par semaine, d'une assistante sociale qui couvre quatre lycées, d'un psychologue qui en couvre davantage encore, le premier adulte disponible qu'un adolescent rencontre dans sa journée finit par être un assistant d’éducation de vingt-trois ans, en contrat court, qui n’a pour cela ni le temps ni la formation ni le statut, payé au-dessous du Smic horaire majoré. Nous comptons un médecin scolaire pour treize mille élèves environ et quatre postes sur dix vacants, une infirmière pour mille trois cents élèves, un psychologue pour mille huit cents. On n'improvise pas le recrutement de médecins ; on anticipe et programme celui d’infirmières, d’assistantes sociales, de psychologues de l'Éducation nationale. C'est moins spectaculaire qu'une réforme et cela sonne moins bien pour faire la Une du Figaro ou le vingt heures de TF1, encore moins dans un discours de rentrée : c'est pourtant ce qui manque dans les couloirs, les élèves l'ont compris avant nous.
Et puisque l’on parle de la vie scolaire, que l’on regarde enfin le statut des assistants d’éducation : six ans de contrats, un temps partiel subi, un salaire de misère pour le métier qui consiste à se tenir entre l’adolescent ; l’établissement… et la sortie. Ils se sont mis en grève le 2 juin dernier. Personne ne l’a remarqué.
Sur Parcoursup, deux décisions feraient baisser la température. Publier, formation par formation, les critères effectifs de classement des dossiers : ce que l'on regarde, dans quel ordre, avec quel poids. On m’objecte que ce serait ouvrir la porte à une forme de pré-recrutement. Soit. Est-ce pire que de laisser des dizaines de milliers de jeunes dans l’angoisse du lendemain ? Borner ensuite dans le temps cet état que les concepteurs de l’application ont eu l'inconscience de baptiser « en attente », en garantissant à chaque candidat une réponse ferme à date connue. Car si l'on veut comprendre pourquoi des élèves de terminale citent spontanément une plateforme parmi leurs motifs de colère, il suffit de regarder ce que nous leur faisons vivre entre leur quinzième et leur dix-huitième année : choisir les spécialités dont dépendra leur dossier avant d'avoir rien choisi d'autre, déposer ce dossier au printemps, puis attendre quatre mois un classement dont nul ne leur dira jamais la règle. Cent vingt-six mille jeunes sans proposition au 11 juillet dernier, quand quatre-vingt-trois mille places demeuraient libres.
Certes le tirage au sort d’APB était loin d’être une panacée mais si le principe de la liste d’attente doit être maintenu, qu’au moins l’explication des raisons qui le maintiennent soit au moins lisibles. Donc exit Parcoursup.
Le bâti, en revanche, ne dépend pas d’Edouard Geffray : les lycées appartiennent aux Régions, les collèges aux Départements. On peut mettre au crédit du ministre de ne pas faire semblant de l'ignorer. Alors qu’il les convoque. Qu'il publie avec elles un état des lieux contradictoire. Qu'il cesse de renvoyer à 2027 ce qui relève d'un autre pouvoir que le sien.
Le bâti n’est pas le seul angle mort du côté des lycées. La refondation de l’éducation prioritaire, en 2014, n’a concerné que les écoles et les collèges ; les mesures transitoires accordées aux anciens lycées ZEP ou Éclair ont expiré en 2020. Un lycéen de Saint-Denis fréquente donc un établissement que l’institution sait défavorisé, qu’elle mesure chaque année depuis 2022 par son indice de position sociale, auquel elle n’accorde pourtant aucun moyen supplémentaire à ce titre. Que l’on alloue enfin les dotations des lycées selon cet indice, publié, discutable, opposable. Ce serait répondre, dans la langue de l’administration, à ce que les élèves formulent dans la leur : être traités comme dans le 16e.
J'ajouterais, sans grande illusion, que les conseils de la vie lycéenne existent depuis des années, que le ministre reconnaît lui-même que la démocratie lycéenne « ne fonctionne pas assez bien », mais que presque aucun élève ne sait qu'il y en a un dans son établissement. Un budget propre, une compétence réelle sur la vie scolaire, l'obligation d'être saisis avant les décisions qui les concernent : on gagnerait à l'essayer avant d'ouvrir une plateforme.
Resterait un geste, qui n'est pas budgétaire et que j'écrirais en dernier parce qu'il me coûte. Plus de cinq mille interpellations en une semaine, dont une majorité de mineurs. Les violences contre les personnes doivent être poursuivies. Je n'ai aucune indulgence pour ceux qui ont blessé quarante chefs d'établissement. Mais un garçon de seize ans qui a traîné une poubelle devant une grille n'est pas un délinquant ; le parquet dispose de tout l'arsenal des alternatives aux poursuites ; que l'on invite les procureurs à s'en servir serait le premier signal adressé à ces jeunes qui ne soit pas un casier judiciaire.
Voilà pour les doléances. Les lycéens ont trois semaines pour déposer les leurs sur une plateforme - décidément je hais ce mot. Le ministre en a six pour faire voter son budget. Le 31 octobre dernier, l’Assemblée repoussait par deux cent vingt-huit voix contre cent soixante-douze un impôt plancher de deux pour cent sur les patrimoines supérieurs à cent millions d’euros. On nous a expliqué que l’heure n’était pas encore venue. Le sera-t-elle un jour ? Ce sont toujours les mêmes qui attendent.
Ajoutons que le projet de budget pour 2027 prévoit des suppressions de postes d’enseignants, 1 250 pour l'enseignement public qui se répartiraient a priori en 414 pour le 1er degré et 836 pour le second degré.alors qu’arrive en seconde la génération 2010, particulièrement nombreuse et que "la limite des capacités d’accueil de la voie professionnelle semble avoir été atteinte », selon la DEPP (le service statistique de l’Education nationale) (ToutEduc).

