"On veut notre bac, ils nous envoient la BAC" (Tribune)
Paru dans Scolaire le mercredi 30 septembre 2026.
Jean-Pierre Bellier, psychologue de l’éducation, inspecteur général de l’éducation, du sport et de la recherche honoraire, ancien maire adjoint de Nanterre, ami de ToutEduc, nous adresse ce texte en réaction aux blocages de lycées qui font actuellement "la une" de nombreux médias, nous le publions bien volontiers. Il ne vaut en rien excuse pour quelque violence que ce soit.
Mercredi 30 septembre, 8 heures 30. Appel par un numéro inconnu. Je réponds. "M’sieur, c’est Nora, la sœur d’Ahmed (un ancien). On va bloquer le lycée. Il m’a dit que vous pourriez nous aider à faire comprendre aux flics qu’on ne veut pas qu’ils nous gazent, on veut juste qu’on nous écoute." J’arrive. Ils me connaissent comme ancien maire adjoint à l’éducation ; les forces de police aussi, elles me laissent passer. Je vais prendre la température auprès de la proviseure, des médiateurs, des fonctionnaires municipaux ; on me dit : "c’est tendu…" Vont s’ensuivre deux heures de discussions avec des lycéen.nes, émaillées de tentatives de "débordements" vite neutralisées par les forces de l’ordre avant que la proviseure puisse accorder une audience à une délégation. Des échos d’un peu partout de violences, les "miens" savent que ça ne marche pas comme ça mais la seule vue des uniformes ne fait qu’attiser leur envie d’en découdre. Ils réclament un mégaphone pour qu’on les entende. Introuvable. Je leur dis que leurs revendications sont "légitimes" mais s’ils veulent avoir gain de cause par les mots, il faut lâcher leurs mortiers. Difficile, parfois, de dire qu’une cause est légitime en justifiant qu’il faut savoir ravaler toute volonté de se faire entendre s’il n’y a personne pour écouter. Comme injonction paradoxale, difficile de faire mieux…
Du côté des plateaux télé ce midi, un seul refrain : qui manipule, qui souffle sur les braises ? Question commode qui dispense de poser les autres termes du débat : les professeurs non remplacés ne datent pas de cette rentrée, les classes surchargées non plus !
Devant le lycée Paul-Éluard de Saint-Denis lundi, un élève disait au micro du HuffPost : "On n’a même pas le minimum. Je ne sais pas comment les gens veulent qu’on réussisse." Le mot d’ordre, là-bas : "être traité comme dans le 16e". Ces formules n’ont pas été inventées la semaine dernière, elles sont à fleur de peau, parfois au prix de silences assourdissants sur les conditions d’accueil dans les établissements scolaires. Mais avons trop souvent tendance à prendre cela pour de la servitude volontaire.
Pourquoi ce silence ? D’abord parce qu’on apprend tôt, dans les familles modestes, à ne pas désirer ce qui est hors de portée : Bourdieu appelait cela "faire de nécessité vertu". Ensuite parce que se plaindre revient parfois à mettre en cause ses proches. Et derrière cette mise en cause, la provocation voire le déni, plane la honte, dont Vincent de Gaulejac a montré qu’elle est un affect qui se cache.
J’en reviendrai une fois de plus à Henri Laborit. Devant ce qui l’agresse, disait-il, un organisme n’a que trois issues : fuir, lutter ; ou s’inhiber quand ni la fuite ni la lutte ne sont possibles. Alors, lorsque l’on ne fuit pas son lycée de secteur ou que l’on ne se bat pas contre un emploi du temps troué, ne semble rester que l’inhibition de l’action, que nous autres adultes avons longtemps appelée sagesse. Mais elle ne résout rien. Le rat que Laborit enfermait seul dans sa cage, sans porte ni adversaire, ne se révoltait pas : il tombait malade. Chez l’adolescent, elle prend la forme de l’angoisse : le ventre noué du dimanche soir, les absences qu’on ne sait plus expliquer. Si l’occasion se présente, la révolte devient alors l’échappatoire la plus accessible, la seule façon de se libérer de l’inhibition.
En vérité, l’École promet l’égalité des chances aux élèves des milieux populaires qui comptent chaque matin les heures sans professeur. Le philosophe Emmanuel Renault parle d’expérience de l’injustice : ce qui blesse tient moins à la privation qu’à l’écart entre la promesse et le traitement, vécu comme un déni de reconnaissance. Les lycéens de Saint-Denis comme ceux de Nanterre ne demandent pas davantage que les autres. Ils demandent autant.
Pourquoi maintenant ? Pourquoi pas avant ? Tocqueville l’a documenté en 1856 : "Le mal qu’on souffrait patiemment comme inévitable semble insupportable dès qu’on conçoit l’idée de s’y soustraire." Le malheur devient injustice le jour où il cesse de paraître fatal. Il suffit alors de peu : un lycée qui bloque, des images qui circulent et chacun découvre que les autres pensaient comme lui. La soudaineté qui nous sidère n’a donc rien de mystérieux, il ne manquait que le signal de départ.
Pourquoi la violence ? Elle est le fait d’une minorité. Mais elle existe. Laborit en donne la clé la plus dérangeante avec son autre rat, enfermé lui aussi mais en compagnie d’un congénère, qu’il agresse à chaque décharge. Le combat n’arrête rien, les décharges continuent et pourtant l’animal reste indemne ! "Un système nerveux, ça ne sert qu’à agir", commente Laborit dans Mon oncle d’Amérique. Le passage à l’acte est de cet ordre. L’adolescent frappe ce qui est à portée (la grille, l’abribus, le prof qui n’y est pour rien).
Faut-il pour autant parler de catharsis comme l’évoquent certains ? Le concept est tentant mais il est inapproprié. La catharsis d’Aristote se jouait au théâtre, celle de Freud dans le cabinet du psychanalyste ; l’une et l’autre purgent par la représentation et par la parole. L’acte, lui, décharge sans rien dénouer et le soulagement qu’il procure n’est qu’illusion.
Cet acte, pourtant, s’adresse à quelqu’un. Winnicott y voyait un signe d’espoir : l’enfant qui casse réclame encore quelque chose à ceux qui l’entourent, alors que celui qui n’attend plus rien s’absente sans bruit. Le psychologue que je suis s’inquiète moins des lycéens qui bloquent que de ceux qui ont cessé de venir.
Nos ministres peuvent certes traiter ces journées comme un problème d’ordre public : elles le sont aussi. Mais à des élèves qui cherchent à être correctement traités, la seule réponse qui leur est proposée, se résigner, est contreproductive. Si nous voulons que la colère se dise ailleurs que sur les grilles, il lui faut une scène et des interlocuteurs ! Gageons que le calme reviendra mais nous aurions tort de le prendre pour un consentement. La résignation, à quinze, seize ou dix-sept ans, est une bombe à retardement.

