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Chapitre XIV - "Que le goust des biens et des maux dépend en bonne partie de l'opinion que nous en avons." (1/4)

Paru dans La lettre le vendredi 18 septembre 2026.

A noter que ce chapitre est devenu le chapitre XL dans l'édition posthume.

Montaigne entame sur ce thème classique de la philosophie, la peur de la mort et des souffrances ne sont que ce que nous en faisons, une véritable dissertation, examinant le pour et le contre de cette thèse stoïcienne, selon le schéma thèse - antithèse - synthèse, qui ne date donc pas de Hegel. Il faut lire ce qui suit avec le sourire, notre auteur s'amuse avec la logique, et pousse à l'absurde les diverses hypothèses. C'est aussi l'occasion de faire de l'humour noir !

La thèse : Et si la perception des diverses formes de souffrance n'était que psychologique ?

Les hommes (dit une vieille maxime grecque) sont davantage angoissés par l'idée qu'ils se font des choses que par les choses elles-mêmes.

Qui ferait que ce soit vrai en tout temps et tout lieu contribuerait grandement au soulagement de notre misérable condition humaine. Car s'il était avéré que les malheurs ne nous touchent que moralement, il me semble nous pourrions les traiter par le mépris, ce qui nous arrangerait bien. Si les choses dépendaient ainsi de nous, pourquoi ne les aménagerions-nous pas, ne les accommoderions-nous pas à la sauce qui nous conviendrait ? Si ce que nous considérons comme malheur et douleur n'étaient ni maux ni souffrances par eux-mêmes, mais seulement par la perception que nous en avons, nous aurions le pouvoir d'en modifier les effets. Si c'était le cas, nous serions fous d'adopter le point de vue le plus pénible, et de donner aux maladies, à l'indigence et au mépris un goût aigre, irritant, alors que nous pourrions leur en donner un bon; si la malchance en fournit la matière, ils nous reviendrait de lui donner forme.

Voyons si nous pouvons vraiment affirmer que ce que nous appelons mal ne l'est pas en soi, ou du moins, ne l'est pas tel (que nous disons qu'il est), qu'il dépend de chacun d'entre nous de lui donner un autre visage, une autre saveur.

Si les choses que nous craignons avaient, par elles-mêmes, la possibilité de nous affecter, elles le pourraient pour tous, et pareillement, car les hommes sont tous d'une même espèce et ils ont, à des degrés certes divers, les mêmes facultés intellectuelles et de jugement. La diversité des opinions que nous avons de ces choses montre clairement qu'elles ne nous touchent que parce que nous le voulons bien. Il peut arriver certes qu'elles s'imposent telles qu'elles sont, mais dans mille autres cas, elles prennent des formes tout autres, et même contraires.

Nous tenons la mort, la pauvreté et la souffrance pour le pire qui puisse nous arriver. Mais cette mort que les uns considèrent comme la plus effrayante des choses effrayantes, d'autres, comme on le sait, la considèrent comme l'ultime liberté qui permet d'éviter les tourments de la vie, comme le plus grand de tous les biens, le seul gage de notre liberté, le remède à tous nos maux, certains l'attendent en tremblant de peur et d'autres l'accueillent plus facilement que la vie à leur naissance..

Combien voit-on de gens du commun, conduits à la mort, et non pas une mort normale mais une mort ignominieuse, précédée de tortures, et qui y vont tranquillement, l'un parce qu'il ne veut pas qu'on voie en lui un lâche, un autre parce qu'il a tendance à se soumettre. Certains sont tels qu'on les a toujours connus, mettant de l'ordre dans leurs affaires, faisant leurs adieux à leurs amis, chantant, adressant leurs discours au peuple, voire plaisantant, buvant à la santé de leurs connaissances, tout comme Socrate. Alors qu'on le menait au gibet, un condamné a demandé qu'on évite de passer par telle rue où il craignait qu'un commerçant chez qui il avait une ardoise ne lui mît la main au collet. Un autre demandait au bourreau d'éviter de lui toucher la gorge, car il était chatouilleux et qu'il serait pris d'un fou-rire irrépressibls. Un autre répondit à son confesseur, qui lui promettait qu'il souperait le soir même avec notre Seigneur, "allez-y donc, moi, ce soir, je jeûne". Un autre encore avait demandé à boire, mais le bourreau ayant bu le premier, il refusa de boire après lui, de peur d'attraper la vérole.

On connaît l'histoire de ce Picard auquel, alors qu'il était au gibet, on présenta une fille et (comme notre système judiciaire le permet dans certains cas), on lui promit que s'il l'épousait, il aurait la vie sauve; après l'avoir regardée et s'être aperçu qu'elle boitait, il s'exclama "la corde, la corde, elle est tordue". On raconte une histoire similaire au Danemark, d'un homme condamné à avoir la tête tranchée, à qui on offrit une fille alors qu'il était sur l'échafaud, et qui la refusa parce qu'elle avait le nez trop pointu et les joues creuses. A Toulouse, un valet emprisonné avec son maître accusé d'hérésie, préféra mourir que d'admettre que son maître pouvait se tromper. On raconte qu'à Arras, lorsque Louis XI prit la ville, bon nombre d'habitants préférèrent être pendus que de crier "vive le roi".

Montaigne, homme du siècle des "grandes découvertes" et curieux des moeurs des pays lointains ajoute ici un récit venu du "royaume de Narsinque" où les épouses, les concubines, les mignons et les officiers se jettent joyeusement dans le brasier où se consume le corps de leur défunt roi. Il est bien possible qu'une part du succès (relatif) des Essais soit due à ces anecdotes, exotiques et rares en ce xvième siècle finissant. Celles qui suivent, et dont l'accumulation peut gêner les lecteurs du xxième siècle, informés de tout, ont sans-doute beaucoup plu à des lecteurs qui n'ont que des échos assourdis du vaste monde.

Et parmi ces pauvres bouffons, il s'en est trouvé pour faire encore de l'humour au moment de mourir. Celui-ci s'écria "et vogue la galère", ce qui était son refrain préféré, au moment où le bourreau le poussait dans le vide. Et ce mourant qu'on avait couché près d'une cheminée sur une paillasse, à qui le médecin demandait où il avait mal répondit "entre l'âtre et le lit". Et quand le prêtre, pour lui donner l'extrême onction, chercha ses pieds qu'il tenait, du fait de la maladie, recroquevillés, "vous les trouverez, lui dit-il, au bout de mes jambes". A l'homme qui l'exhortait de se recommander à Dieu, "qui y va ?" demanda-t-il, l'autre lui répondit "vous, bientôt, s'il Lui plaît", et lui "je préférerais demain soir", l'autre "recommandez-vous à lui, vous y serez très bientôt", lui "vous voulez donc que je lui porte mes recommandations moi-même".

Pendant la dernière guerre d'Italie, Milan fut perdue et reprise plusieurs fois, et le peuple, ne supportant pas ces changements continuels, préféra mourir au point que mon père m'a raconté que quelque vingt-cinq chefs de familles se suicidèrent en l'espace d'une semaine. Il les avait comptés. Un évènement qui rappelle le suicide des habitants de Xanthes qui, assiégés par Brutus, se jetèrent dans le vide pêle-mêle, hommes, femmes et enfants, et il n'est rien que nous ne fissions pour fuir la mort qu'ils ne firent pour fuir la vie, au point que Brutus ne put en sauver que quelques uns.

Montaigne ajoute ici un long développement sur le thème "tout un chacun est prêt à mourir pour ce à quoi il croit". Et il évoque le cas des juifs qui ont préféré mourir que de se faire "dé-circoncire" et baptiser. Le Portugal avait accepté d'accueillir les juifs chassés d'Espagne, mais il leur avait donné le choix, l'esclavage ou la déportation en Afrique, dans des conditions épouvantables. Ceux qui étaient restés virent leurs enfants arrachés des bras de leurs parents pour être élevés dans la foi catholique, ce qui provoqua des suicides parmi leurs pères et leurs mères, qui parfois tuèrent eux-mêmes leurs enfants. Ces pages sont particulièrement dramatique, le sort de ces juifs et les crimes commis au nom d'une foi dont, par ailleurs, il se réclame et d'un parti où il joue un rôle important lui inspirent des accents pathétiques qui contrastent avec l'humour noir des anecdotes qui précèdent.

Nous avons plusieurs exemples, de nos jours, de suicides, y compris d'enfants, pour éviter un désagrément somme toute léger. Et, comme le dit un auteur antique, de quoi n'aurons-nous pas peur si nous avons peur de ce que la lâcheté elle-même a choisi comme solution ? Je n'aurai jamais fini de dresser ici la liste de tous ceux, hommes ou femmes, de toutes conditions et quelle que soit leur religion, qui, en des temps pourtant plus heureux (que les nôtres, ndlr), ont ou attendu la mort, ou l'ont recherchée pour échapper aux malheurs de la vie, mais aussi pour échapper à la fatigue de vivre, ou pour l'espérance d'une vie meilleure dans un autre monde... Leur nombre est infini et j'aurai plus vite fait de compter ceux qui l'ont crainte.

Ceci encore. Pyrrhon le philosophe, un jour qu'il était en bateau, se trouva pris dans une tempête, et il montrait à tous ceux qui étaient saisis de panique un cochon qui ne se souciait pas de cet orage : "oserons-nous dire que la lucidité, dont nous nous vantons d'avoir été pourvus, et dont nous tirons argument pour nous dire maîtres tout puissant des autres créatures, ne l'a été que pour notre malheur ?" A quoi sert la connaissance des choses si nous en perdons le repos et la tranquillité ? Que serions-nous sans elle, par qui nous sommes inférieurs au pourceau de Pyrrhon ? L'intelligence nous a été donnée pour notre plus grand bien, l'emploierons-nous pour notre malheur ? Pourquoi aller contre l'ordre universel des choses et le dessein de nature qui veulent que nous utilisions au mieux de nos besoins les outils qu'elle nous donne ?

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MONTAIGNE AUJOURD'HUI

Une nouvelle traduction des Essais,
au plus près d'une intelligence en mouvement.

* Détail de la statue de Montaigne
par Paul Landowski (Paris 5ème)

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