La leçon des professeurs de leçons (une tribune de J-P Bellier)
Paru dans Scolaire le mercredi 16 septembre 2026.
Après la publication des résultats au test PISA de l'OCDE, parmi de très nombreuses réactions, était publiée par le Monde une tribune titrée “Il faut passer d'une succession de réformes du système éducatif à une stratégie de progrès ancrée dans la durée”. Jean-Pierre Bellier, psychologue de l'éducation, inspecteur général de l'éducation, du sport et de la recherche honoraire, conseiller scientifique de Futuribles, nous a fait parvenir cette tribune que nous publions bien volontiers.
Le 8 septembre, l'OCDE a rendu son verdict et il est sans appel : les plus bas scores jamais mesurés pour la France, une chute plus forte que celle de la moyenne des pays comparables, un écart d'une centaine de points entre les enfants des milieux favorisés et ceux des milieux populaires (1). Et pourtant le matin-même dans les colonnes du Monde, tel un contrefeu préventif, vingt signataires nous expliquaient dans une tribune qu'il est temps de "passer d'une succession de réformes à une stratégie de progrès ancrée dans la durée (2). Ils identifieraient pour cela cinq leviers, demandent quatre milliards, une loi de programmation décennale pour faire sortir la jeunesse de notre pays de l’ornière : un plein d'espoir.
Je ne me prononcerai pas ici sur les leviers. Mon propos portera en revanche sur qui les a tenus durant les dix dernière années pour nous conduire là où nous en sommes arrivés. Et sur le caractère assez singulier de la revendication consistant à réclamer une loi décennale alors que l’on a disposé de dix années, justement, pour impulser une dynamique de progrès. Parmi ces signataires figure celui qui préside, sans interruption depuis janvier 2018, le conseil scientifique de l’Éducation nationale (CSEN) (3). Huit ministres se sont inspirés de ses recommandations. Ils sont tous passés rue de Grenelle, certains tels un éclair, d’autres tels un OVNI ; le dernier en date – toléré pour sa rigueur et sa loyauté mais régulièrement remis en cause pour une capacité limitée à impulser des transformations profondes - nous quittera bientôt. Finalement, seul le CSEN (et son président) sont restés. Les évaluations nationales de CP et de CE1 portent leur signature. L'enseignement dit explicite, les "méthodes fondées sur la preuve", les objectifs par niveau etc., toutes ces préconisations sont inscrites dans son programme de 2018, repris par le "choc des savoirs" de décembre 2023, repris encore par les six axes que le ministère a publiés le jour même de la publication des résultats PISA (4).
La "succession de réformes" que les auteurs de cette tribune nous invitent à quitter, c'est la succession de la propre recommandation de l’un de ses signataires. Un homme qui déplore la route qu'il a tracée, on appelle cela, au mieux, une conversion. Elle aurait peut-être plus de aleur si elle commençait par un bilan. Car il existe, ce bilan ; il émane d’institutions habilitées à en produire le résultat. Le dédoublement des classes de CP et de CE1 - huit cents millions d'euros par an selon la Cour des comptes (5) -, "semble ne pas avoir d'impact" à long terme sur des écarts qui restent, après le CP, "systématiquement et significativement" défavorables aux enfants de l'éducation prioritaire. Les évaluations Repères, huit années de mesure exhaustive, décrivent en 2025 des résultats "dans l'ensemble stables" (6). Les groupes de niveau au collège, mesure phare et fausse bonne idée de 2024, étaient appliqués dans un collège sur cinq à l'automne 2025 ; un décret les a enterrés en mars (7). Les mathématiques, sorties du tronc commun du lycée en 2019, y sont revenues en 2023 (8). Le concours de recrutement, monté à bac + 5 en 2021, est redescendu à bac + 3 cette année (9). Dix ans pour défaire ce qu'on avait fait. Et l'on voudrait aujourd'hui nous vendre la durée.
Henri Laborit avait un nom pour cela. Quand un organisme ne peut ni fuir ni combattre, il ne s'immobilise pas : il s'agite, et l'agitation le ronge. C'est l'inhibition de l'action (10). Depuis 2017, l'Éducation nationale habite ce clair-obscur. Elle consulte, elle expérimente, elle installe des comités de suivi, elle produit des feuilles de route, elle annonce un objectif pour 2029 puis, quand 2029 approche, un objectif pour 2033. Le 25 août, le ministre affirmait que nous n'avions pas besoin "d'une réforme de plus" mais "d'un cap" ; quinze jours plus tard, il en publiait six (11).
Une effervescence impressionnante. Mais l'agitation n'est pas le mouvement et le mouvement sans déplacement est exactement le syndrome que Laborit décrivait chez le rat enfermé. Ce que les signataires proposent, ce sont cinq leviers d'offre. Former le maître, normer la méthode, tutorer, évaluer, fixer des objectifs. Tout est du côté de ce qu'on donne à l'élève ; rien du côté de ce que l'élève en fait. Jean Piaget, il y a un demi-siècle, dans "Où va l'éducation ?" (12), avertissait déjà que l'enfant n'apprend que ce qu'il reconstruit, et que la question n'est pas seulement celle des méthodes : c'est celle du sens qu'il donne à ce qu'on lui demande. Or PISA mesure aussi le sens. Un élève français sur deux déclare que son professeur s'intéresse à l'apprentissage de chaque élève, contre sept sur dix ailleurs. Les parents qui parlent de l'école avec leur enfant : 74 % en 2022, 63 % aujourd'hui (13). Dès 2022, un adolescent sur quatre se disait "comme un étranger" dans son établissement (14). Et le président du conseil scientifique lui-même, en 2021, désignait "un fatalisme très marqué en France" (15), je suis doué ou je ne le suis pas et cela ne changera pas. Il avait le mérite d’avoir nommé les choses. Elle n'est dans aucun de ces cinq leviers. Dix ans de réformes des programmes, aucune du terreau psychosocial où les apprentissages prennent - ou ne prennent pas.
Enseignant spécialisé, psychologue, inspecteur, élu local, président d’association d’intérêt éducatif, j’ai passé cinquante années à me préoccuper des enfants qui n'apprennent pas. Avec mes collègues psychologues, nous savons ce que ne dit aucune note du Conseil d'analyse économique : on n'apprend pas de quelqu'un dont on pense qu’il n’attend rien de vous ou qu’il ne vous voit pas. La curiosité, l'équilibre, le sentiment d'être attendu quelque part : voilà les préalables, et ils ne se labellisent pas dans un manuel. Un pays qui compte un psychologue pour 1 800 élèves (16) n'a pas besoin d'un sixième levier. Il a besoin de regarder les enfants avant les courbes.
Gramsci écrivait dans sa cellule que la crise consiste en ce que l'ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître, et que dans cet interrègne "on observe les phénomènes morbides les plus variés" (17). Nous y sommes. Les phénomènes morbides de notre interrègne ont trois visages : le bouc émissaire, les écrans, "arme de destruction massive" selon le ministre (18), alors que la France chute plus que des pays tout aussi connectés ; l'expert qui prescrit ce qu'il a déjà prescrit ; la promesse à échéance mobile. Le nouveau naîtra le jour où ceux qui ont tenu la barre commenceront par dire où elle nous a menés.
D'ici là, une règle simple suffirait : rendre des comptes avant de donner des leçons. Un conseil scientifique qui survit à huit ministres sans jamais évaluer sa propre influence n'est pas un conseil. C'est une doctrine.
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1 OCDE, PISA 2025 Results (Volume I), note pays France, 8 septembre 2026 : 458 points en mathématiques (474 en 2022, 495 en 2012), 456 en compréhension de l'écrit (474 en 2022) ; baisse de 16 et 18 points contre 9 et 14 en moyenne OCDE ; écart d'une centaine de points selon l'origine sociale, contre 85 en moyenne OCDE.
2 Collectif, « PISA 2025 : “Il faut passer d'une succession de réformes du système éducatif à une stratégie de progrès ancrée dans la durée” », Le Monde, 8 septembre 2026.
3 Conseil scientifique de l'éducation nationale, installé en janvier 2018 par le ministre Jean-Michel Blanquer, présidédepuis par Stanislas Dehaene.
4 CSEN, S. Dehaene, « Pourquoi des évaluations nationales en CP et CE1 », Réseau Canopé, 2018 ; ministère de l'Éducation nationale, « Choc des savoirs : une mobilisation générale pour élever le niveau de notre École », 5 décembre 2023 ; ministère, « PISA 2025 : une baisse des résultats commune à l'OCDE, un relèvement à poursuivre », communiqué du 8 septembre 2026 (six axes, dont « pédagogie explicite » et labellisation des manuels).
5 Assemblée nationale, commission des finances, rapport d'information n° 1600 sur l'impact de la politique du dédoublement et de la fermeture de classes dans l'enseignement public du premier degré.
6 DEPP, "Les résultats 2025 des évaluations Repères à l'école élémentaire en français", education.gouv.fr, 2025 : sur 2019-2025, les écarts entre éducation prioritaire et hors éducation prioritaire se réduisent pour certaines compétences en CP mais se creusent en CE1 et en CM1.
7 Enquête SNES-FSU, novembre 2025 (19 % des collèges appliquent la mesure) ; rapport de l'IGESR; décret n° 2026-172 et arrêté du 10 mars 2026).
8 Réforme du lycée général (rentrée 2019) ; retour d'une heure et demie de mathématiques en option à la rentrée 2022, puis obligatoire dans le tronc commun de première à la rentrée 2023.
9 Ministère de l'Éducation nationale, "Concours enseignants de la session 2026 : premiers effets de la réforme de la formation initiale des enseignants".
10 Henri Laborit, L'Inhibition de l'action. Biologie, physiologie, psychologie, sociologie, Masson, 1979 ; voir aussi Éloge de la fuite, Robert Laffont, 1976.
11 Conférence de rentrée du ministre, lycée Arago, 25 août 2026. L'objectif de dépasser la moyenne de l'OCDE en 2029 avait été fixé lors du "choc des savoirs", décembre 2023.
12 Jean Piaget, Où va l'éducation ?, Denoël/Gonthier, 1972 (textes rédigés en 1971 pour la Commission internationale sur le développement de l'éducation de l'Unesco).
13 OCDE, PISA 2025 Results (Volume I), résultats du questionnaire élèves, 8 septembre 2026 : 50 % des élèves français déclarent que leur professeur s'intéresse à l'apprentissage de chaque élève, contre 69 % ailleurs ; parents déclarant parler de l'école avec leur enfant : 74 % en 2022, 63 % en 2025 (chiffres relevés dans Le Café pédagogique, 8 septembre 2026).
14 OCDE, PISA 2022 Results (Volume II), 2023 : 16 % des élèves français insatisfaits de leur vie (7 % en 2015), un sur quatre se sentant « comme un étranger » dans son établissement ; cité par M. Heard, « Pisa 2022 : l'expérience du Covid
n'explique pas les difficultés des élèves », La Grande Conversation, 21 décembre 2023.
15 Stanislas Dehaene, « Les élèves français ont un énorme problème en maths », entretien, Ouest-France, septembre 2021.
16 Estimation de l'auteur : environ 7 000 psychologues de l'Éducation nationale pour 12,5 millions d'élèves (DEPP, Repères et références statistiques, 2025).
17 Antonio Gramsci, Cahiers de prison, cahier 3, § 34 (1930), trad. fr. Gallimard, « Bibliothèque de philosophie », 1996. La formule « le vieux monde se meurt… surgissent les monstres » est une paraphrase tardive, non le texte de Gramsci.
18 Édouard Geffray, cité par Public Sénat, 8 septembre 2026

