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Eveline Charmeux : à quand une école réellement démocratique, où les élèves aient leur place ?

Paru dans Scolaire, Orientation le dimanche 02 août 2026.

Eveline Charmeux n'a pas cessé de rêver d'une Ecole qui soit réellement démocratique. ToutEduc a pu rencontrer cet été la pédagogue qui, à 94 ans, n'a rien perdu de sa combativité, pensant toujours au profit des élèves. Rappelons que, normalienne et agrégée de grammaire classique et moderne, formatrice d'enseignants, elle a travaillé à l'INRP sur l'enseignement de la lecture, de l'orthographe, de la production de textes, tout ce qu'on appelle "maîtrise de la langue". Longtemps figure de référence pour de nombreux instituteurs/trices et professeur.e.s des écoles, des tenants de "la syllabique" qui ne l'avaient pas lue l'ont associée à la "globale" pour discréditer son propos. Disons, au risque d'une simplification abusive que, pour elle, le sens précède le code.

ToutEduc :Vous dénoncez sur votre blog les nouveaux programmes, notamment en ce qui concerne la lecture, dont vous dites qu'ils sont "d'une nudité glaciale en matière de projets et d'une platitude de contenus à sangloter de tristesse".

Eveline Charmeux : Oui. Je me désole surtout de ce qu'ils ne portent aucun projet pour l'Ecole. Pour le français au cycle 3, le programme commence par cette affirmation, "la lecture vise toujours l'automatisation du déchiffrage". L'idée qu'on commence par déchiffrer pour apprendre à lire est absurde. Il est impossible d'entrer dans un domaine de savoir, quel qu'il soit, par des détails de ce domaine : c'est toujours par son ensemble qu'on l'aborde. Avant de lire un livre, on le feuillette, on regarde la fin, la 4ème de couverture ; habituer les enfants à commencer par le début, c'est installer de grandes difficultés pour eux à devenir lecteurs.

ToutEduc : Donc il faut commencer par feuilleter...

Eveline Charmeux : ... et par en débattre, de voir avec les élèves ce qu'est ce livre, comment on va travailler avec, et surtout pourquoi. Dans ces programmes, qui n'ont rien de nouveau d'ailleurs, la question des objectifs n'est jamais posée, il faut que les élèves aient droit à la parole. En 1789, le peuple s'est révolté pour pouvoir s'exprimer. Toute proportion gardée, nous en sommes là, une école où les élèves n'ont pas droit à la parole, à être entendus, n'est pas une école républicaine. Je rêve d'une école réellement démocratique.

Et de la même manière, les enseignants doivent être entendus, le premier défaut de ces programmes est qu'ils ont été élaborés par on ne sait qui, sans les représentants de ceux qui vont devoir les mettre en oeuvre.

ToutEduc : Comment voyez-vous ces débats ?

Eveline Charmeux : Au moins la première semaine, voire les deux premières semaines de l'année doivent être consacrées à cette réflexion commune, avec les autres enseignants de l'école, ou de la classe dans le second degré, avec les élèves, avec les parents, dire pourquoi on est là. Aujourd'hui comme hier, l'année commence avec des annonces, plus ou moins menaçantes, des consignes et la liste des sanctions... Une école ne devrait pas être un endroit où on attrape de sales notes, où plus de la moitié des enfants ont peur ! Il faut renverser l'ordre des choses, c'est aux élèves de faire des propositions aux enseignants.

ToutEduc : Pour qu'ils trouvent plaisir à l'enseignement, à apprendre à lire notamment ?

Eveline Charmeux : Non, llire n’a pas être présenté comme un plaisir, mais comme une nécessité, ce qu’il est avant tout. Du reste lire est loin d’être toujours un plaisir : lire l’annonce d’une amende pour stationnement illicite n’a rien d’agréable !

Mais surtout, le plaisir est chose personnelle, et l’on n’a pas à s’en occuper pour les élèves : leur plaisir est à eux et il ne nous regarde pas… Juste à veiller constamment à ne pas leur proposer ce qui va évidemment le détruire ! En tant qu’enseignant, nous avons à les aider à construire leur liberté, qui passe par des connaissances : c’est le savoir qui rend libre, parce qu’il permet de comprendre ce qui se passe autour de nous. La vraie liberté n’est autre que de savoir comment ça marche, et pourquoi ça marche comme ça. Et, ce n’est pas un détail pour moi qui suis grammairienne: la grammaire devient, non cette ennuyeuse stupidité qu’il est de bon ton de considérer, mais le savoir dont on ne peut pas se passer parce qu’il est seul à permettre de comprendre comment fonctionne la communication, l’essentiel de la vie.

ToutEduc : Vous parliez des notes. Aujourd'hui, on évalue les enfants au début de chaque année scolaire, deux fois au CP (cours préparatoire), et continuellement au lycée pour nourrir les dossiers de Parcoursup...

Eveline Charmeux : Cette multiplication des tests et des notes témoigne d'une conception erronée de l'évaluation. On évalue quand le travail est fini, et en cours de route, on prend le temps, périodiquement de faire des mises au point, de voir ce qu'on a appris, ce qu'ont sait très bien faire ou moins bien, sur quoi il faudrait revenir... et toujours avec les élèves.

ToutEduc : Ne craignez-vous pas que la concurrence entre établissements ne pousse les enseignants à rechercher une forme d'efficacité dans la verticalité. Pour Jean-Pierre Chevènement, ministre de l'Education nationale de 1984 à 1986, une classe réunit des enfants ou des jeunes qui ne savent pas et un adulte qui sait. La transmission de l'un aux autres apparaît alors comme une évidence.

Eveline Charmeux : Jean-Pierre Chevènement a fait beaucoup de mal à l'Ecole, il a, disait-il, "sifflé la fin de la récréation", mais ce n'était pas une récréation, nous avons beaucoup travaillé à des solutions pour une école qui fasse réussir les élèves. Vous croyez que la verticalité a amélioré notre système scolaire ?

ToutEduc : Effectivement, le niveau moyen ne s'améliore pas, il baisse même et surtout les écarts entre enfants issus de milieux favorisés ou défavorisés s'accroissent...

Eveline Charmeux : L'autorité n'est pas gage d'efficacité, bien au contraire. Mais vous avez parlé de la mise en concurrence des établissements qui favorise les solutions simplistes, tant qu'on aura une école privée, on ne s'en sortira pas.

Deux sites permettent de rencontrer Eveline Charmeux, ici et ici

Propos recueillis par P. Bouchard, relus et complétés par E. Charmeux

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