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IPS versus IDS : Attention, un indice peut en cacher un autre (une tribune de Jean-Pierre Bellier)

Paru dans Scolaire le dimanche 28 juin 2026.

Jean-Pierre Bellier, inspecteur général honoraire, ancien adjoint à l'éducation de Nanterre, nous adresse cette tribune que nous publions bien volontiers.

ToutEduc a récemment publié une information quasiment passée inaperçue mais qui, faisant état d’une déclaration du ministre Édouard Geffray devant la délégation aux collectivités du Sénat (1), pourrait faire l’effet d’une bombe à retardement. Son projet, à propos duquel il a mentionné qu’il en avait déjà saisi les services de la direction de l’évaluation de la performance et de la prospective (DEPP) du ministère, consisterait à substituer à l’indice de position sociale (IPS) un nouvel indice, dit "indice de difficulté sociale" intégrant des données propres à la ruralité (i.e. les distances) parmi les variables prises en compte dans son calcul.

Derrière une apparente bonne intention, quelle pourrait être la face cachée de cette initiative ? 

L’IPS n’est pas une simple indication statistique symbolique (2) : construit par la DEPP dès 2015 à partir des professions et catégories socioprofessionnelles des parents, il rend lisible, établissement par établissement, la concentration des désavantages et sert d’outil de diagnostic pour l’allocation de moyens et l’évaluation des politiques. Confondre dans un même indice ruralité et inégalités sociales conduirait à deux effets pervers majeurs. D’une part, diluer le signal social utile : les différences liées à l’origine sociale restent massives (3) puisqu’aux évaluations nationales et internationales, l’écart de performance moyen entre élèves des catégories les plus favorisées et les plus défavorisées demeure de plusieurs dizaines de points selon les compétences mesurées, sachant que l’IPS permet de localiser ces concentrations de déficit scolaire. D’autre part, en masquant les ghettos sociaux urbains derrière un alibi "territorialisant", cela reviendrait à laisser entendre que la ruralité va de pair avec une forme de vulnérabilité généralisée. Nous savons toutefois, et la DEPP (4) l’a maintes fois documenté, que les acquis des élèves entrant en 6e des territoires ruraux sont comparables à ceux d’autres zones. Confondre systématiquement ces dimensions risquerait d’effacer des poches de pauvreté urbaine et de réduire l’accès aux dispositifs ciblés pour les établissements les plus fragiles.

De plus, sur un plan technique, l’introduction d’un indice composite soulève des difficultés méthodologiques majeures. Quels critères retenir pour définir la "ruralité" ? Quelle pondération accorder aux distances, aux temps d’accès ou à la densité de l’offre éducative ? Statistiquement, comment traiter les ruptures de série et garantir la comparabilité dans le temps ? La DEPP elle‑même documente que recalages et choix de pondération entraînent des ruptures et des déplacements qui empêchent toute comparaison directe sans recalibrage rigoureux. Ces décisions, loin d’être purement techniques, ont des implications politiques : un mauvais arbitrage peut, du jour au lendemain, exclure un établissement des dispositifs compensatoires, modifier l’affectation de postes ou réduire l’accès à des aides indispensables.

L’expérience qui est la mienne (responsabilités éducatives en tant qu’élu local à Nanterre, missions d’inspection générale, pilotage territorial de l’éducation du département des Hauts-de-Seine) m’a enseigné une règle simple : la qualité d’une décision publique dépend d’abord de la fiabilité et de la lisibilité des instruments qui la fondent. Un indicateur clair justifie la mobilisation de ressources, permet des comparaisons nationales et légitime des arbitrages ; un indicateur opaque dilue la responsabilité et complique le contrôle citoyen. Plutôt que de fusionner des signaux distincts, il faut les juxtaposer : maintenir l’IPS comme repère central pour mesurer la concentration des désavantages sociaux et développer, en parallèle, des indicateurs ad hoc pour caractériser la ruralité comme l’accessibilité des formations, les temps de trajet, la densité des services, la capacité de recrutement d’enseignants etc. afin d’éclairer des politiques territorialisées (transports, mutualisation d’offres, incitations à l’installation).

La mise à jour des IPS (5) accessible en 2022 a d’ailleurs montré combien certains choix méthodologiques peuvent modifier la carte des établissements "prioritaires" ; certains collèges et écoles ont vu leur classement évoluer, avec des conséquences directes sur l’octroi de moyens et de postes. Ces effets concrets prouvent que la statistique n’est jamais neutre et que chaque changement méthodologique engage des vies scolaires.

Je ferai ici l’hypothèse que nous faisons face à une tentative de manipulation méthodologique qui a pour intention de brouiller la dégradation, ces dernières années, des inégalités scolaires territoriales, notamment dans l’éducation prioritaire. Tout se passe comme si cette manœuvre dilatoire avait pour objectif de masquer le peu de résultats des politiques éducatives des ministres en charge de l’éducation nationale ces dix dernières années… Nous reste à faire l’hypothèse que les organisations syndicales d’enseignants et les fédérations de parents d’élèves ne seront pas dupes de cette technique de dissimulation. En tout état de cause, c’est la raison pour laquelle il nous semble urgent que le ministre Edouard Geffray revienne sur cette initiative et acte le maintien de l’IPS comme référence pour l’allocation des dispositifs compensatoires et des moyens, qu’il s’engage à créer et publier des indicateurs spécifiques dédiés aux enjeux d’éloignement et de ruralité conçus pour piloter des réponses territorialisées sans sacrifier la comparabilité nationale et qu’il accepte - sans qu’il soit nécessaire de faire pression - de publier, avant toute réforme méthodologique, les méthodes détaillées, des simulations publiques d’impact sur la classification des établissements. Il devra pour cela s’entourer d’une expertise indépendante chargée d’orchestrer une large concertation alliant la DEPP, l’INSEE, la recherche, les collectivités, les organisations syndicales le monde associatif et les fédérations de parents d’élèves.

Changer un indicateur, ce n’est pas un simple exercice technique : c’est intervenir dans des parcours d’élèves, c’est modifier l’attribution de dotations horaires globales - donc de postes d’enseignants - et ainsi intervenir avec plus ou moins de réussite sur des équilibres territoriaux. Alors plutôt que casser le thermomètre pour nier certaines évidences parfois cruelles, affinons notre méthode, documentons nos scénarios et entraînons l’ensemble de la communauté éducative dans cette réflexion. Préservons la lisibilité, la transparence et l’efficacité de l’action publique : refusons que la technique statistique serve de paravent à l’attentisme politique.

 

1- http://www.touteduc.fr/fr/archives/id-25356-ecole-en-milieu-rural-e-geffray-precise-sa-pensee-au-senat

2 - Documentation DEPP sur la construction et l’usage de l’IPS ; mise en ligne et dossiers méthodologiques - https://www.education.gouv.fr/depp/l-indice-de-position-sociale-ips-357755.

3 - Rapports et synthèses DEPP / SÉNAT sur les écarts de performance selon l’origine sociale ; comparaisons nationales et PISA -https://www.senat.fr/rap/r20-848/r20-84822.html.

4 - Travaux sur la ruralité éducative : typologies territoriales, indicateurs d’éloignement et propositions de politiques (transports, mutualisation, incitations). https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/document/Construction%20d%E2%80%99un%20indice%20d%E2%80%99%C3%A9loignement%20des%20coll%C3%A8ges-308595.pdf.

5 - Actualisation 2022 des IPS : note méthodologique et exemples d’effets de recalage sur la carte des établissements _https://www.education.gouv.fr/depp/indice-de-position-sociale-ips-actualisation-2022-452271.

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