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Psychologues de l’éducation nationale : brève histoire d’une longue marche (une tribune de Jean-Pierre Bellier)

Paru dans Scolaire le mercredi 03 juin 2026.

Le 1er février 2017, le décret portant dispositions statutaires relatives aux psychologues de l'Éducation nationale, les "PsyEN" entrait en vigueur, mettant fin à plusieurs décennies de cohabitation (souvent parallèle, parfois tendue) entre deux corps professionnels aux identités distinctes : les psychologues scolaires dans le premier degré et les conseillers d'orientation-psychologues (CO-Psy) dans le second degré.

La création du corps unique des PsyEN constituait l'aboutissement d'une "longue marche" institutionnelle qui trouvait ses racines dans la première moitié du XXème siècle et à laquelle la ministre Najat Vallaud-Belkacem aura donné, entre 2014 et 2017, sa traduction réglementaire décisive.

Pourtant, cette unification formelle dissimule des héritages, des cultures professionnelles et des logiques d'action qui peinent encore à converger. Le rapport de l'Inspection générale de l'Education, du Sport et de la Recherche (IGESR), publié en mars 2024, dresse un bilan sévère : un corps unifié "sans réelle unité"", un métier devenu "peu lisible", la spécialité EDO du second degré tiraillée entre deux pôles, orientation et santé mentale, qui relèvent de logiques et de pilotages différents.

Cet article propose de retracer cette histoire, d'en identifier les moments charnières, les impasses et les ruptures, pour mieux comprendre les enjeux actuels d'une profession au carrefour de la psychologie, de l'éducation et des politiques publiques de santé mentale, d’orientation et de d’inclusion.

I. Deux histoires, des référents communs, des chemins séparés

1.1 Les pionniers de la psychologie scolaire (1944-1960)

La psychologie scolaire française naît dans le contexte de la Libération. En 1944, le Conseil national de la Résistance et le gouvernement provisoire confient à une commission ministérielle, animée par le médecin-psychologue Henri Wallon et le physicien Paul Langevin, le soin de préparer une réforme démocratique de l'enseignement. Le plan Langevin-Wallon (1947), jamais appliqué dans son intégralité, prévoit notamment la création d'un corps de psychologues scolaires intégrés au premier degré.

Ce moment fondateur s'inscrit dans une histoire intellectuelle bien plus longue. La psychologie de l'enfant ne connaît réellement son envol qu'à la charnière des XIXe et XXe siècles : Alfred Binet en France, Edouard Claparède en Suisse, Ovide Decroly en Belgique, Maria Montessori en Italie posent les liens entre psychologie de l'enfant et pédagogie ; Arnold Gesell et Jean Piaget développent leurs théories du développement cognitif ; Henri Wallon et Lev Vygotski y ajoutent la dimension sociale. Henri Piéron, figure centrale pendant plus d'un demi-siècle (1912-1964), incarne cette école française qui "irradiera le monde entier de ses lumières" tout en restant, paradoxalement, dans une relative obscurité en France. C'est ce retard historique que la création du corps des PsyEN en 2017 viendra en partie combler.

Dès 1945, une expérience pilote est lancée à Grenoble par Bernard Andrey, puis à Paris en 1946, sous l'impulsion d’Henri Wallon et de René Zazzo. Ces "pionniers" incarnent une conception clinique du métier : observer l'enfant dans son milieu scolaire, analyser les difficultés d'apprentissage, prévenir les ruptures de scolarité. La référence au développement de l'enfant - à Piaget autant qu'à Wallon - constitue le socle théorique de cette psychologie naissante. Pour Henri Wallon, "la psychologie scolaire doit venir au secours de l'enfant. Elle doit l'aider à se révéler".

Ces débuts prometteurs sont cependant freinés par les hésitations institutionnelles. Après l'élan des années 1945-1954, le recrutement marque une pause. Ce n'est qu'à partir de 1960 que les recrutements repartent à la hausse, mais sous une forme que Wallon lui-même n'approuvait pas : davantage tournée vers le diagnostic individuel et la remédiation que vers l'action collective et préventive.

1.2 La longue marche des conseillers d'orientation-psychologues (1928-1991)

La filiation des CO-Psy est plus ancienne encore. Elle remonte à la création, en 1928 sous l'impulsion d'Henri Piéron, de l'Institut national d'orientation professionnelle (INOP), ancêtre de l'INETOP. La première formation de "conseiller d'orientation professionnelle" est instituée la même année, faisant du conseiller d'orientation le premier professionnel de psychologie appliquée en France, utilisateur des tests d'intelligence de Binet et Simon et des outils de psychologie différentielle. Le décret-loi du 24 mai 1938 pose les bases d'une organisation nationale de l'orientation, rendant obligatoire un certificat d'orientation professionnelle pour les apprentis et imposant l'ouverture d'un centre public dans chaque département (les futurs CIO). La profession se structure ainsi autour d'une mission à dominante psychotechnique et vocationnelle.

L'après-guerre voit une transformation progressive. En 1959, la réforme Berthoin introduit les conseillers au sein des collèges, faisant évoluer leur titre en "conseillers d'orientation scolaire et professionnelle" (COSP). En 1972, un nouveau statut (décret n° 72-310) confirme l'extension de leur champ à l'ensemble des élèves, y compris ceux envisageant des études longues. La profession change encore de nom puisque réduite à simple "conseiller d'orientation" (CO) avant qu'une réforme majeure, en 1991, reconnaisse enfin leur qualification de psychologue et leur confère le titre de "conseiller d'orientation-psychologue" (CO-Psy).

1.3 Quelques repères chronologiques

1921 Création de l'INOP (ancêtre de l'INETOP) - formation des premiers orienteurs

1928 Décret instituant l'Institut national d'orientation professionnelle sous la direction d'Henri Piéron

1931 Premier diplôme de conseiller d'orientation professionnelle (arrêté du 19 mars)

1938 Décret-loi du 24 mai : bases du dispositif national d'orientation professionnelle

1945 Première affectation d’un psychologue scolaire - Bernard Andrey à Grenoble

1946 Nomination des 7 premiers psychologues scolaires à Paris

1947 Plan Langevin-Wallon : projet de corps de psychologues scolaires

1956 Décret n° 56-356 : création d'un corps de COP (directeurs de centre et conseillers)

1959 Réforme Berthoin : introduction des COSP dans les collèges

1960 Reprise du recrutement des psychologues scolaires

1972 Nouveau statut des personnels d'orientation (décret n° 72-310) - orientation étendue

1985 Réforme de l'orientation - tentative de rapprochement avortée

1991 Nouveau statut : les CO obtiennent le titre officiel de psychologue et deviennent des CO-Psy

2002 Nouveau rendez-vous manqué - projets de fusion non aboutis

2013 Loi de refondation de l'École - nouvelles missions (décrochage, inclusion, bienveillance)

2015–2016 Groupes de travail GT2 (RASED) et GT14 (CO-Psy) aboutissant au corps unique

2017 Décret n° 2017-120 du 1er février : création du corps des PsyEN

2017 Séquence de 15 textes réglementaires: opérationnalisation du corps

2024 Rapport IGESR n° 22-23 253B : bilan critique et préconisations de refonte

II. Des décennies de rendez-vous manqués

2.1 Des référents partagés, des cultures séparées

Malgré leurs origines distinctes, psychologues scolaires et conseillers d'orientation partagent dès leur création un substrat théorique commun : le développement socio-cognitif de l'enfant et de l'adolescent, les travaux d'Alfred Binet, les apports de Piaget, Wallon, Piéron et Reuchlin. Pourtant, cette communauté de références ne suffit pas à créer une communauté de pratiques : les deux corps évoluent pendant des décennies dans des "univers parallèles", séparés par leurs ancrages institutionnels respectifs (premier degré vs second degré), leurs formations (DEPS, diplôme d'Etat pour les psychologues scolaires, CAFCO puis DECOP pour les futurs CO-Psy), leurs employeurs de fait et leurs organisations professionnelles.

Cette « suite de rendez-vous manqués » (1947, 1963, 1972, 1985, 2002) illustre cette difficulté chronique à faire converger deux professions que tout, sur le fond, rapprochait mais que les logiques administratives, corporatistes et politiques maintenaient à distance.

De mon expérience de psychologue scolaire en 1981 jusqu’à la mission de conduire les travaux et le dialogue intersyndicaux menant à la création du corps unique, mission qui m’a été confiée par les ministres Vincent Peillon, Benoît Hamon et Najat Vallaud-Belkacem, j'ai pu mesurer de l'intérieur la profondeur de ces résistances et la ténacité nécessaire pour les surmonter. Dans mon intervention au congrès de l'AFPEN (l'association des psychologues 1er degré) à Angers en septembre 2015, j'identifiais cinq déclencheurs qui ont finalement permis de remettre le dossier sur la table : les résultats de la France dans PISA et la dégradation des performances scolaires, notamment en termes d'égalité d'accès aux qualifications, les conséquences psychologiques de l'évolution sociale sur l'appétence scolaire des enfants, la prise en compte globale du décrochage, dans toutes ses dimensions préventives et pas seulement curatives, la radicalisation et ses dimensions psychopathologiques, auxquelles l'école ne pouvait rester étrangère et, enfin, le constat général de souffrance et de mal-être à l'école, dans le premier comme dans le second degré.

Cette convergence de signaux, accumulée sur trois ans de travaux partagés avec les organisations syndicales et professionnelles, a rendu la réforme à la fois inévitable et possible. À titre personnel, j'ajouterai que cette création a aussi été un événement de ma propre vie professionnelle : psychologue scolaire dans l'Yonne pendant près d'une dizaine d'années avant de rejoindre l'inspection générale, j'avais milité dès 1981 au sein du SPEN (le syndicat des psychologues 1er degré) pour cette reconnaissance.

2.2 La loi de refondation de 2013 : catalyseur d'une convergence

La loi d'orientation et de programmation pour la refondation de l'École de la République (8 juillet 2013) crée les conditions politiques du rapprochement. En instaurant de nouvelles priorités transversales (prévention du décrochage, bienveillance scolaire, inclusion, conseil école-collège, droit au retour en formation), elle appelle implicitement un rapprochement entre les deux corps, dont les missions se recoupent et se complètent sur ces enjeux. Dès son arrivée rue de Grenelle en 2014, Najat Vallaud-Belkacem s'engage personnellement à "remédier à un manquement grave" en créant un corps unique de psychologues de l'Éducation nationale, de la maternelle jusqu'au lycée.

C'est à sa demande que sont lancés les groupes de travail chargés de définir les contours de cette nouvelle professionnalité. En tant qu'inspecteur général chargé de mission au près d’elle, j'assure l'organisation et le suivi de ces travaux : c'est dans ce cadre que j'anime deux groupes de travail "métier", les GT2 et GT14, conduis le dialogue avec les organisations syndicales et professionnelles, et élabore les référentiels d'activités et de compétences qui accompagneront le décret statutaire.

Ces groupes de travail sontengagés dans le cadre de la concertation sur les métiers du soin et de l'accompagnement en éducation nationale. Le GT2 est consacré aux RASED (rappelons que les réseaux d'aide spécialisée aux élèves en difficultés comprennent normalement un psychologue scolaire, un maître E et un maître G) et le GT14 consacré aux CO-Psy débouchent, après une phase de travaux distincts, sur une décision : rapprocher les deux GT et envisager ensemble un corps unique.

Ce cheminement n'est pas linéaire. Le GT2 produit dans un premier temps une version minimaliste de réforme (statu quo institutionnel, maintien du DEPS, recrutement inchangé parmi les professeurs des écoles) avant qu'une seconde version, plus ambitieuse, affirme le recrutement au niveau master 2 et le positionnement en équipe de circonscription. Cette seconde version ouvre la voie au corps commun.

III. 1er février 2017 : la naissance réglementaire du corps des PsyEN

3.1 Une séquence de 15 textes en dix mois

Entre le 1er février et le 10 novembre 2017, une séquence inédite de quinze textes réglementaires et infra-réglementaires vient opérationnaliser la création du nouveau corps.

C'est Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, qui annoncera personnellement la publication au Journal officiel du décret fondateur. Au cœur de cet édifice juridique, le décret n° 2017-120 du 1er février fixe les dispositions statutaires du corps, définit ses deux spécialités et pose les bases du recrutement, de la formation, de l'évaluation et de la carrière des PsyEN.

Dans la continuité de cette mission, ma nomination en tant que président du jury du premier concours externe de recrutement des PsyEN, permettra à l’inspection générale de garantir la cohérence entre le travail de conception du corps et les toutes premières étapes de son installation.

L'arrêté du 26 avril 2017 établit le référentiel de connaissances et de compétences. C’est LE texte de référence pour la formation initiale et la titularisation. La circulaire n° 2017-079 du 28 avril 2017 (NOR : MENE1712350C), sur les missions des PsyEN, constitue le document de "référence du quotidien professionnel" : elle reprend et explicite le référentiel d'activités élaboré en GT14 et décline les missions des deux spécialités.

3.2 L'architecture des deux spécialités

L'article 3 du décret statutaire dessine l'identité commune et les particularités de chaque spécialité :

La spécialité EDA (Éducation, développement et apprentissages)

Héritière de la psychologie scolaire, elle conserve son ancrage dans le premier degré, au sein des RASED. Ses missions portent sur le développement psychologique, cognitif et social des enfants, la prévention et la remédiation des difficultés d'apprentissage, l'inclusion, le soutien aux élèves en situation de handicap ou en risque de décrochage, la contribution à un climat scolaire bienveillant. Le lien étroit avec les familles et les équipes enseignantes reste au cœur de son exercice.

La spécialité EDO (Éducation, développement et conseil en orientation scolaire et professionnelle)

Héritière des CO-Psy, elle opère principalement dans les CIO et les établissements du second degré. Ses missions couvrent le conseil en orientation, l'accompagnement des projets scolaires et professionnels des élèves et de leurs familles, la contribution aux volets orientation des projets d'établissement, la lutte contre le décrochage et le premier accueil SPRO. En créant la spécialité EDO, le décret inscrit explicitement la dimension psychologique dans un métier qui ne la reconnaissait officiellement que depuis 1991.

Il marque aussi une rupture conceptuelle importante : dans la note que j'adressai aux recteurs en juillet 2015, je posais que l'orientation scolaire et professionnelle devait abandonner le "paradigme du choix unique", avec ses mythes de la linéarité décisionnelle et de la valeur prédictive des tests psychométriques, au profit d'un "paradigme des opportunités".

S'orienter ne signifie plus faire un choix univoque, mais se préparer à saisir les opportunités lorsqu'elles se présentent. Cette évolution implique des compétences nouvelles pour les PsyEN EDO : aider les jeunes à comprendre la complexité de leurs motivations, hiérarchiser une information foisonnante, accompagner les transitions comme périodes-clés, favoriser la perméabilité des parcours et la valorisation des acquis de l'expérience.

Les directeurs de CIO (DCIO)

Leur mission est clarifiée : autorité sur les personnels du CIO, pilotage du projet d'activités, cohérence des actions d'information et d'orientation, animation des partenariats locaux. L'essentiel de l'évolution réside dans la formalisation et la mise en perspective d'activités déjà exercées.

3.3 Les voies de recrutement

L'accès au corps des PsyEN s'effectue par concours nationaux organisés annuellement par le ministère, distincts pour chacune des deux spécialités. La condition de diplôme constitue l'exigence centrale et non dérogeable : nul ne peut s'inscrire à ces concours sans être titulaire d'une licence de psychologie et sans être inscrit en dernière année de master 2 de psychologie comportant un stage professionnel encadré - ou sans déjà détenir ce master. C'est là une rupture décisive avec l'ancien système de recrutement des psychologues scolaires, qui s'effectuait parmi les professeurs des écoles avec comme objectif l’obtention du DEPS (Diplôme d'État de psychologie scolaire). Trois voies de recrutement coexistent. Le concours externe est ouvert aux candidats extérieurs à la fonction publique remplissant les conditions de diplôme. Le concours interne est accessible aux fonctionnaires et agents non titulaires justifiant d'au moins trois ans de services publics dans des fonctions de psychologue scolaire ou de conseiller d'orientation-psychologue, sous réserve des mêmes conditions de diplôme. Le troisième concours, enfin, permet l'intégration de psychologues ayant exercé au moins cinq ans dans le secteur privé, à condition de détenir les titres requis pour faire usage professionnel du titre de psychologue. Cette architecture concourante avait permis, lors de la première session de 2017, d'accueillir 3 624 candidats pour 330 postes ouverts, un ratio révélateur de l'attractivité immédiate du nouveau corps.

3.4 La formation initiale et la titularisation

La formation des PsyEN stagiaires est unifiée sous un modèle commun d'alternance d'un an, organisé conjointement par les universités désignées par la DGESIP (le ministère de l'enseignement supérieur) et les INSPÉ de leur académie. Elle poursuit trois objectifs : contextualisation au système éducatif, professionnalisation dans le corps, installation dans la spécialité. Le volume horaire minimal est fixé à 350 heures, dont 70 à 100 heures de tronc commun avec les enseignants stagiaires et les CPE.

La titularisation est prononcée par le recteur sur proposition d'un jury, après évaluation sur le fondement du référentiel de compétences. Elle est sanctionnée par la délivrance du CAFPsyEN (Certificat d'aptitude aux fonctions de psychologue de l'Éducation nationale), spécialité apprentissage ou spécialité orientation.

IV. 1er septembre 2017 : de nouveaux défis pour les PsyEN

4.1 Un contexte sociétal en turbulence

La création du corps des PsyEN est intervenue dans un contexte marqué par des tensions profondes dans la société française : montée de l'anti-intellectualisme et de la désinformation, essor des croyances irrationnelles, fragilisation de la santé mentale des jeunes. Les enfants et les adolescents apparaissent comme les premières victimes de ces phénomènes. La psychologie clinique, cognitive et sociale est plus que jamais sollicitée comme rempart contre l'abdication de l'intelligence collective.

Dans ce contexte, la psychologie de l'éducation doit réinterroger son organisation face aux grandes tendances évolutives des politiques éducatives. Elle a longtemps souffert d'une relative méfiance de la technostructure de l'éducation nationale : une défiance institutionnelle qu'il s'agit désormais de dépasser. Un indicateur quantitatif illustre l'ampleur du retard accumulé : alors que la plupart des systèmes éducatifs étrangers performants s'appuient sur un ratio moyen d'un psychologue de l'éducation pour 800 jeunes, la France fonctionnait encore en 2015 avec environ 7 000 agents et un ratio de 1 pour 1 600 élèves soit deux fois moins bien dotée que la moyenne internationale. Dans l'entretien que j'ai accordé à la revue Diversité en juin 2017, je décrivais les ressorts de cette résistance : la haute administration ne reconnaît à la psychologie qu'une valeur limitée à ce qui est "quantifiable" (tests d'intelligence, psychométrie) et résiste quasi mécaniquement dès lors qu'on lui assigne une place plus large. La psychologie reste "cette boîte noire que la plupart des hauts fonctionnaires de l'éducation nationale refusent même d'essayer d'ouvrir". Nulle part ailleurs en Europe des instances administratives ne nient à ce point la valeur éducative de la psychologie.

4.2 Les défis communs aux deux spécialités

Au-delà des missions historiques de chaque spécialité, des attentes nouvelles se sont cristallisées autour de plusieurs axes convergents :

Proposer du temps d'écoute, de dialogue et de concertation dans le cadre scolaire

Être force de proposition sur la prévention, l'intervention et la remédiation

Apporter une expertise sur le décrochage, la persévérance scolaire et la bienveillance

Contribuer à la formation initiale et continue des personnels de l'Éducation nationale

Accompagner les jeunes et les équipes dans les situations d'urgence et les événements traumatiques

Renforcer la coordination entre les deux spécialités au cycle 3 et dans les transitions inter-cycles

Professionnaliser la fonction de tuteur et de référent de stage pour les PsyEN en formation

4.3 Actualités : neuroéducation, Parcoursup et Covid-19

Depuis 2017, trois chantiers pourtant prioritaires ont illustré l’ambiguïté de l’institution vis-à-vis des PsyEN, leur expertise naturelle, consubstantielle de leur formation, étant sous utilisée :

La neuroéducation

Les PsyEN comptent parmi les professionnels de l'éducation nationale les mieux formés aux sciences cognitives. Pourtant, leur expertise en neurosciences appliquées à l'éducation reste peu reconnue et mobilisée. La question posée demeure ouverte : les PsyEN sont-ils des "chaînons manquants" entre la recherche sur le cerveau et les pratiques enseignantes ?

Parcoursup

La réforme de l'accès à l'enseignement supérieur a d'abord marginalisé les PsyEN EDO, remis "in extremis dans le circuit". Cette séquence illustre le risque permanent d'un effacement institutionnel de la dimension psychologique de l'orientation au profit d'une gestion algorithmique. Ce risque s'est précisément matérialisé à partir de mai 2017 avec l'alternance politique. Il s'agit pour moi d'une véritable régression : menace d'abrogation du décret fondateur, circulaires de rentrée ignorant le rôle des PsyEN dans l’action ministérielle en santé mentale, réduction de moitié des postes aux concours, non-remplacement des départs à la retraite. Pire, sous l'influence d'un conseil scientifique centré sur les neurosciences, la psychologie de l'éducation est activement disqualifiée au profit d'une vision neuroscientifique réductrice. Pour les PsyEN EDO, j'évoque sans détour un "retour à la case départ".

La santé mentale

Les épisodes de confinement ont confirmé l'indispensabilité des PsyEN : soutien psychologique des élèves, des familles et des personnels, gestion des situations traumatiques, contribution à la continuité pédagogique et à l'accompagnement du décrochage exceptionnel. Là encore, la question de la reconnaissance institutionnelle de ce rôle reste posée. Dans une tribune de juillet 2025, je rappelais que les signaux faibles d'un mal-être croissant de la jeunesse étaient pourtant lisibles bien avant la pandémie dans les données de la DREES : le nombre de jeunes femmes hospitalisées pour des gestes auto-infligés était supérieur à 6 000 en 2013 ; il dépasse 10 000 en 2023, et les hospitalisations des filles de 10 à 14 ans ont doublé sur la même période. Ces chiffres illustrent combien le "déni institutionnel" que l'éducation nationale a longtemps opposé aux alertes des PsyEN aura eu un coût humain considérable.

V. Mars 2024 : un rapport de l’IGESR en demi-teinte

5.1 Un bilan sévère après sept ans de corps unique

Référence : IGESR, Rapport n° 22-23 253B, Les psychologues de l'éducation nationale de la spécialité EDO, mars 2024 (Roser, Costantini, Marsollier, Romulus).

Sept ans après la création du corps, l'IGESR a dressé un état des lieux préoccupant. Le rapport constate que les deux spécialités EDA et EDO ont été contraintes de fonctionner "dans des schémas organisateurs identiques à ceux des ex-psychologues scolaires et des ex-CO-Psy", sans que l'institution accompagne réellement la mutation portée par le décret de 2017. Le corps unique s’en est trouvé mal utilisé.

S'agissant spécifiquement de la spécialité EDO, le rapport a identifié une profession en tension entre deux pôles de missions : d'un côté, un volet orientation dont la responsabilité a progressivement migré vers les équipes pédagogiques (Parcours Avenir, réforme du lycée, Parcoursup, loi du 5 septembre 2018 sur la décentralisation de l'information sur les métiers) ; de l'autre, des besoins croissants en soutien psychologique, en lien avec la fragilisation de la santé mentale des jeunes.

"La profession de PsyEN EDO est devenue peu lisible et mal positionnée dans un entre-deux entre l'orientation et la santé mentale" note l'IGESR, Rapport mars 2024, synthèse

5.2 Les huit préconisations de l'IGESR

Face à ces constats, le rapport a formulé huit recommandations structurées autour de deux axes principaux : la refonte des missions et la réorganisation du pilotage.

R1 : Revaloriser le système indemnitaire des directeurs de CIO

R2 : Solliciter l'expertise PsyEN pour sensibiliser les personnels enseignants aux vulnérabilités des élèves et les former à l'entretien et à l'écoute active

R3 : Indemniser dans le cadre du "Pacte" les PsyEN intervenant en formation auprès des équipes pédagogiques

R4 : Mobiliser l'expertise des PsyEN dans les protocoles de santé mentale et les formations aux compétences psychosociales

R5 : Créer une certification ou habilitation en orientation pour les enseignants et mettre en place des référents orientation" dans les établissements

R6 : Recentrer l'activité PsyEN EDO sur les publics à besoins éducatifs particuliers (BEP) et les situations complexes

R7 : Reconnaître le PsyEN comme expert du pôle psycho-santé-social, aux côtés des médecins scolaires, infirmières et assistantes sociales

R8 : Ouvrir une réflexion sur la fusion à terme des deux spécialités EDA et EDO

Ces préconisations n'ont pas encore donné lieu à une nouvelle circulaire de missions. Le référentiel de 2017 reste en vigueur. L'IGESR pointe ainsi un paradoxe structurel : les textes réglementaires ont posé des bases solides, mais l'institution n'a pas suivi en termes d'accompagnement, de pilotage et de reconnaissance.

Conclusion - Chaînons manquants ou interfaces stratégiques ?

L'histoire des psychologues de l'Education nationale est celle d'une profession née de deux lignées asynchrones, réunies par la volonté politique de construire un corps cohérent de psychologues au service des enfants et des adolescents. Le décret de 2017 a posé un cadre statutaire solide. La séquence réglementaire qui l'a suivi a précisé les contours d'un métier exigeant, à l'articulation de la clinique, de la pédagogie et des politiques d'orientation.

Mais sept ans après cette naissance officielle, le rapport IGESR de 2024 a révélé les limites d'une unification essentiellement formelle. Les deux spécialités coexistent plus qu'elles ne coopèrent. La spécialité EDO en particulier est confrontée à une crise d'identité professionnelle, tiraillée entre une mission d'orientation que les réformes successives ont progressivement dévolue aux enseignants, et une demande croissante de soutien psychologique que l'institution peine à reconnaître et à organiser.

Les PsyEN ne sont pas seulement les héritiers d'une histoire ; ils sont aussi, potentiellement, les concepteurs d'une psychologie éducative renouvelée, capable de répondre aux défis contemporains : fragilisation de la santé mentale des jeunes, désorientation face aux mutations du monde du travail, crises sanitaires, inégalités scolaires persistantes etc.

Interfaces stratégiques ou chaînons manquants ? La réponse dépendra de la capacité de l'institution à prendre au sérieux les recommandations de l'IGESR et des PsyEN eux-mêmes à construire ensemble l'unité que leur statut commun leur a jusqu'ici plus prescrite qu'offerte.

Post-scriptum

Textes officiels

La mesure du ministère de la Santé sur la santé mentale des jeunes de 2 juin 2026 rappelle "en filigrane" la place des PsyEN dans ce qu’il nomme un parcours d’orientation prioritaire assorti d’un dispositif "coupe-file". A ce titre, voici ce que le communiqué dit précisément sur le rôle des professionnels de l'Éducation nationale :

À partir de la rentrée 2026, lorsqu'un médecin, infirmier, psychologue ou assistant de service social de l'Éducation nationale identifie un enfant ou adolescent en souffrance psychique, celui-ci peut bénéficier d'une orientation prioritaire vers une structure de soin adaptée dans son territoire, d'où le terme "coupe-file".

Concrètement, le professionnel de l'EN (enseignant ou professionnel de santé scolaire) peut composer le 15 (Samu) pour obtenir un rendez-vous chez un psychologue, pédopsychiatre ou psychiatre dans les 24 à 48 heures. Le dispositif s'active en particulier lorsqu'un risque de passage à l'acte est identifié.

Le rôle des psychologues de l'Éducation nationale est donc celui de déclencheurs du dispositif : ils font partie des professionnels habilités à identifier la souffrance et à activer le coupe-file. L'ambition affichée est de "faire de l'école l'un des premiers lieux de prévention, de repérage et d'orientation en matière de santé mentale". Le dispositif repose sur "une coopération renforcée entre les rectorats, les ARS et les acteurs de la santé mentale".

Références et sources

Textes officiels

Décret n° 2017-120 du 1er février 2017 portant dispositions statutaires relatives aux psychologues de l'Éducation nationale, JORF n° 0028 du 2 février 2017

Circulaire n° 2017-079 du 28 avril 2017 relative aux missions des PsyEN (NOR : MENE1712350C), BOEN

Arrêté du 26 avril 2017 relatif au référentiel de connaissances et de compétences des PsyEN

Décret n° 2017-1552 du 10 novembre 2017 instituant une indemnité de fonctions pour les PsyEN

Rapports institutionnels

IGESR, Les psychologues de l'éducation nationale de la spécialité « éducation, développement et conseil en orientation scolaire et professionnelle », Rapport n° 22-23 253B, mars 2024 (Roser, Costantini, Marsollier, Romulus)

IGESR / IGAS, Rapport au Parlement sur le devenir de la médecine scolaire et sur la politique de santé scolaire, juin 2022

Articles et analyses

Carnets rouges (2024). Des conseillers d'orientation aux psychologues de l'Éducation nationale : quelles évolutions du métier ?

Canal Psy (2015). Brève histoire de la psychologie scolaire. Publications Prairial.

Canal Psy (2015). Un siècle de conseil et de psychologie : les conseillers d'orientation. Publications Prairial.

AFPEN : Chronologie de la psychologie scolaire. www.afpen.fr.

APSYEN : Historique. www.apsyen.org.

Publications de l'auteur

Bellier J.-P. (2024). Psychologues de l'Education nationale : retour vers le futur ? Tribune, ToutEduc, 14 avril 2024.

Bellier J.-P. (2025). L'école à l'épreuve de la dégradation de la santé mentale des jeunes : entre résignation et dénégation. Tribune, ToutEduc, 11 juillet 2025. –

Bellier J.-P. (2017). « La psychologie à l'école se situe dans une relation de méfiance ». Entretien réalisé par Céline Calmejane-Gauzins, revue Diversité, juin 2017. –

Bellier J.-P., Moro M.-R. (2017). La révolution du corps unique de psychologues de l'Éducation nationale. Revue de santé scolaire et universitaire, n° 45, mai-juin 2017, Elsevier Masson. –

Bellier J.-P. (2015). Création d'un corps unique de psychologues de l'éducation : pourquoi, comment ? Note aux recteurs, 9 juillet 2015. –

Bellier J.-P. (2015). Intervention au congrès de l'AFPEN, Angers, 26 septembre 2015.

 

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