L'art de laisser aux élèves le temps d'apprendre (ouvrage)
Paru dans Scolaire le dimanche 10 mai 2026.
"Le cœur, il sert à pomper le sang et à tomber amoureux. Mais pas en même temps." Cette perle, l'enseignant l'a repérée alors qu'il surveillait une épreuve du DNB, mais contrairement à d'autres qui collectionnent les bévues des élèves pour se moquer et afficher leur supériorité, lui, c'est avec tendresse pour ces enfants en difficulté qu'il nous les propose.
L'un de ces "élèves ULIS" vient le voir après l'épreuve : "Monsieur, j'ai pas tout compris, mais j'ai tout essayé. Et c'est déjà pas mal, hein ?" Ce livre parle de ce qui est "déjà pas mal", de ce qui, à l'école, "ne fait presque jamais de bruit", ces enfants réduits "trop vite à des étiquettes — dyslexiques, autistes, anxieux, rêveurs", et qui avancent millimètre par millimètre. L'auteur, Frédéric Laronde a "travaillé pendant quarante ans dans l'Éducation nationale, en école primaire", il y a pris "un immense plaisir", et il nous propose une cinquantaine de petits récits, de ces minuscules aventures pédagogiques, qui ne valent que par l'empathie de l'enseignant.
Au hasard, "Le jour où Léana a presque parlé en SVT", ce jour-là, elle devait quitter son ULIS pour aller "en inclusion" suivre un cours de "sciences de la vie et de la Terre", le professeur lui demande quel est le rôle du noyau dans une cellule. Elle connaît la réponse, mais "lever la main, c'était s'exposer au regard des autres, s'exposer au risque d'un mot mal prononcé, d'un rire étouffé. Et cette peur-là était parfois plus forte que le désir de réussir." Elle souffle la réponse à son voisin, qui recueille des félicitations et l'enseignant éprouve un "mélange d'admiration et de tristesse : Léana avait su, mais n'avait pas osé".
Ou l'histoire de Lou qui dit souvent " Là-bas, en IME, c'est mieux (...). Là-bas, on comprend (...). Et puis, un matin, Lou avait lu. Toute seule. À voix basse. Un mot simple, hésitant, mais qu'elle avait lu. Elle avait levé les yeux, un peu surprise, un peu fière. Et (il) avait vu, dans ce regard-là, toute la lumière de ce métier : celle qui naît quand un enfant s'autorise à y croire."
Mais il y a aussi l'échec, qui survient "une de ces matinées où l'air semble plus lourd que les cartables. Cette atmosphère bruyante et épaisse que tous les enseignants spécialisés redoutent : celle qui précède le naufrage d'une classe vers une dimension parallèle — celle où plus rien n'obéit, ni les mots, ni la logique, ni même le feutre pour tableau blanc… et surtout pas les élèves", ce jour où Alexis démonte un taille-crayon et menace son voisin avec la lame... Conseil de discipline, exclusion... et l'enseignant s'interroge : "Comment aider ce garçon à aller mieux, comment lui permettre un jour d'entrer dans les apprentissages. Il (l'enseignant) n'y était pas vraiment parvenu, et cette idée l'attristait encore."
L'auteur ne se contente pas de ces récits de quelques pages, qui nous donnent accès à ces enfants. Il décrit par touches successives le fonctionnement d'un système scolaire qui ne laisse pas à certains enfants, le temps d'apprendre. Ses références théoriques sont solides (Boismare, Brissiaud, Vytgovski, Freinet, Korczak, Meirieu...), mais elles sont en arrière-plan, l'auteur ne nous propose ni un essai, ni un réquisitoire, ni un plaidoyer, juste un tableau des jours en salle B04.
L'ouvrage, "Points & cafés froids" de Frédéric Laronde, est auto-édité (BoD, books on demand), 398 pages, 25€ (9,99 en e-book) ici

