L'enseignement du français bien en peine de consensus sur ses modalités et ses finalités (IFE-ENS)
Paru dans Scolaire le dimanche 12 avril 2026.
"S’intéresser au français comme discipline scolaire relève d’un pari, celui de comprendre un mot qui fait écran à une multiplicité de pratiques enseignantes, de souvenirs d’élèves, de polémiques médiatiques et d’enjeux politiques." C'est ce à quoi s'attelle Claire Ravez dans le dernier numéro d'EduRevue (IFE-ENS).
Cet enseignement a connu, au cours de l'histoire, des mutations très profondes. "Jusqu'aux années 1950, les deux ordres des enseignements primaire et secondaire ont fortement structuré les finalités et les pratiques d'enseignement de la langue et de la littérature, en fonction des origines et du destin social des élèves."
La dictée de texte a d’abord servi, à partir de 1835, d’épreuve de recrutement pour différents emplois public", puis "de support pour mémoriser des savoirs relevant de l’instruction civique et morale, de l’histoire ou des sciences. Des années 1920 aux années 1950, ces 'modèles d’écriture' empruntés à des extraits d’œuvres littéraires préparaient à un autre exercice canonique, la rédaction."
Dans le même temps, "pour les élites sociales éduquées dans l’ordre secondaire", "le français servait de langue d’appui pour les versions et les thèmes" avant que le second degré ne connaisse "une généralisation du modèle disciplinaire", marquée par la création d'un CAPES de lettres modernes en 1952.
Quand est intervenue la massification du secondaire, "pour mieux enseigner à de nouveaux publics", les professeurs se sont appuyés "sur de nouveaux savoirs" dus à la linguistique, à la sémiotique et à la nouvelle critique. "Ces savoirs de recherche récents peinent à être transposés de manière satisfaisante dans les pratiques enseignantes."
"Depuis la réforme du lycée général de 2019, l’enseignement de spécialité 'Humanités, littérature et philosophie' propose une approche nouvelle des grandes questions de culture (...), mais la collaboration entre professeur·es de lettres et de philosophie pour dépasser la bi-disciplinarité ne s’effectue pas sans difficulté."
Dans l'enseignement technique et professionnel, on assiste à partir de 1959 à "un alignement progressif sur le second degré (des) exercices canoniques (explication de texte, résumé-discussion) (...). Les programmes de 1995 mettent sur le même plan œuvres patrimoniales et discours fonctionnels. En 2009, les références au monde professionnel dans les programmes disparaissent : l’ancrage dans la culture, les genres et les courants littéraires devient unique. Dans un mouvement de balancier, les programmes de 2019 redonnent une place centrale à la composante professionnelle."
Quoi qu'il en soit, aujourd’hui, les nombreux modèles disciplinaires en vigueur "témoignent des divergences sur la nature et la fonction de l’enseignement du français". En ce qui concerne la grammaire, l’analyse des textes officiels "permet de dresser le constat de déplacements sous forme d’un balancier avec une tension permanente entre des conceptions opposées de la langue" et "les articulations entre grammaire traditionnelle et rénovée (dite nouvelle au Québec) s’avèrent complexes",
De plus, "le français scolaire prend aussi en charge le développement de compétences langagières complexes, elles aussi traversées par des
modèles d’enseignement successifs et parfois concurrents", la lecture littéraire est ainsi menacée de dérives en sens contraires, "subjectivistes" ou "textualistes" ; les enseignants n'ont pas tous la même vision des finalités de leur enseignement, "former des candidat·es à une épreuve, enseigner certaines modalités de lecture littéraire à des élèves, et engager des adolescent·es dans un rapport à la lecture qui soutienne leur construction personnelle".
Du côté des élèves, les collégien·nes retiennent de cette discipline l’omniprésence de l’écrit, la pression évaluative (...) et les difficultés liées à la nature des tâches de compréhension demandées. (La discipline) était donc plus globalement rejetée (notamment en grammaire) qu’appréciée (ce dernier aspect portant plus sur des activités engageantes d’expression, par exemple dans ses formes théâtrales (...)."
Et l'autrice de clore son texte par cette question sans réponse adressée à des professeur·es des écoles en formation initiale : "Dans l’idéal, l’année prochaine, comment aimeriez-vous organiser l’enseignement du français ?."
Le français : mode d’emploi d’une discipline scolaire. Claire Ravez, Édurevue, 156, mars 2026. ENS de Lyon. ici

