Compétences psycho-sociales : L'Education nationale les a-t-elle elle-même acquises pour pouvoir les enseigner ? (Inspection générale)
Paru dans Scolaire, Périscolaire le jeudi 02 avril 2026.
"L'École a toujours eu le plus grand mal à considérer l’élève dans son entièreté ; la plus grande difficulté, ou réticence, à ne pas réduire l’être humain qu’est l’élève à un pur esprit" et le développement des CPS, les "compétences psychosociales" amènent à revisiter le dessein du système scolaire qui doit "former des individus libres, responsables et pleinement acteurs de leur existence". L'Inspection générale vient de publier son rapport sur "le développement des CPS en milieu scolaire".
Le premier problème auquel se heurtent les auteurs/autrices est la définition de ces CPS. Santé publique France y voit "un ensemble cohérent et interrelié de capacités psychologiques et comportementales (cognitives, émotionnelles et sociales)" mais "le sens et les enjeux" qui leur sont liés "ne sont perçus que par une minorité d’acteurs, souvent isolés". C'est qu'elles "s’inscrivent dans un cadre théorique et conceptuel psychologique et comportementaliste éloigné de la culture disciplinaire et académique de l’École", qu'elles sont "difficiles à évaluer", qu'elles "se développent de manière intuitive et souvent implicite et inconsciente". Elles sont "rarement perçues à travers les liens qu’elles peuvent entretenir avec les apprentissages disciplinaires et la réussite scolaire".
Les bénéfices en ont été scientifiquement mesurés, en termes de santé mentale et de bien-être, de climat scolaire, et aussi réussite scolaire : "amélioration des résultats et engagement des élèves dans les apprentissages ; progrès dans l’assiduité et rapport à l’erreur plus serein et plus constructif."
L'Inspection générale n'ignore pas que "nombre d’enseignants éprouvent des difficultés à penser leur métier au-delà de leur discipline et des voies de sa transmission traditionnelle, qui laissent peu de place à la mise en activité de l’élève et à la prise en considération de celui-ci comme personne globale (...). La plupart des enseignants perçoivent l’injonction au 'bien-être' et les CPS comme une remise en question non seulement de leur rôle mais aussi des valeurs qui le fondent", ce "dont il faut avoir conscience".
Les rapporteurs préconisent donc d'orienter les formations d'enseignants "vers une intégration des CPS aux différentes disciplines". Il faudrait aussi "faire figurer explicitement les CPS dans les programmes de tous les concours relatifs aux métiers de l’éducation (...). La mission recommande toutefois la plus grande prudence concernant l’évaluation sommative de ces compétences, a fortiori si cette évaluation a une visée certificative (Diplôme national du brevet, diplômes professionnels) (...). Une évaluation inappropriée des CPS peut avoir des répercussions psychologiques sur l’élève, notamment en termes de jugement porté sur lui, d’estime de soi et de confiance en soi", plus encore si on les inscrit "dans une logique de performance ou de classement".
A l'inverse en quelque sorte, ils pointent une autre difficulté, "les risques de psychologisation ou de dérive vers une relation de prise en charge thérapeutique". Le développement des CPS ne saurait conduire "les personnels de l’éducation à se substituer aux professionnels de la santé mentale", ce à quoi "la gestion d’un comportement perturbateur, la réponse ou le conseil à un parent ou un collègue peut exposer. Les frontières entre l’accompagnement et le soin, l’éducatif et la normalisation des comportements sont ténues, mouvantes et subtiles".
Mais sans en être toujours conscients, "de nombreux personnels contribuent au quotidien au développement des CPS des élèves (...) lorsque leurs attitudes et leurs gestes professionnels sont respectueux, exigeants et dénués de toute forme de violence ou de stigmatisation (...), lorsque les adultes respectent le droit à l’erreur et le tâtonnement des élèves, lorsqu’ils sollicitent leur empathie en les invitant à se respecter et à adopter une communication constructive, les élèves se sentent davantage en confiance." Chaque enseignant d'ailleurs doit pouvoir s'en emparer "pour donner davantage de sens aux apprentissages disciplinaires, mais aussi montrer en quoi les CPS aident les élèves à surmonter collectivement ou individuellement les difficultés qu’ils rencontrent dans leurs apprentissages."
Ce qui vaut pour les enseignants vaut aussi pour les équipes de direction. "Tout comme les pratiques pédagogiques trop magistrales et les pratiques éducatives autoritaristes, les styles de management et de leadership, lorsqu’ils sont principalement verticaux, nuisent à la qualité de vie au travail des équipes pédagogiques. Comment demander aux enseignants, aux CPE de s’engager à améliorer leurs propres CPS et la qualité de leurs relations aux élèves sans que les personnels d’encadrement n’incarnent par eux-mêmes, par leur posture et leur éthique, ces mêmes compétences et les valeurs humanistes de respect inconditionnel, d’attention, de soutien et de coopération qu’elles portent ?"
Les auteurs/autrices ajoutent une dernière touche au tableau : "La floraison des pratiques visant à développer les CPS expose les personnels à la difficulté de discerner les plus fécondes d’entre elles (...). Il revient donc à l’Institution de donner des repères suffisamment clairs pour guider l’évolution de la formation des élèves et des personnels aux CPS tout en soutenant les recherches- actions-formations susceptibles d’enrichir et de structurer ce champ émergent."
Le rapport ("Les compétences psychosociales : une exigence pour soutenir la promesse émancipatrice de l’École républicaine") ici

