Le feuilleton (VIII, 2). Le lycée d'enseignement général, beaucoup d'improvisation, mais une réforme irréversible
Paru dans le vendredi 27 mars 2026.
Nous avons vu la réforme du lycée d'enseignement général se mettre en place, mais c'est dans la douleur. Les textes sont publiés à l'été 2018, dès la rentrée la contestation enflamme de nombreux établissements. A Mantes-la-jolie, la police interpelle 151 jeunes et les fait s'agenouiller, mains sur la tête, certains menottés... La vidéo est virale.
Mais au-delà de l'émotion que suscite cet incident, et plusieurs autres, si la mise en place des enseignements de spécialilté pose des problèmes logistiques importants comme nous l'avons vu la semaine dernière, celle des autres disciplines, dites du "tronc commun" n'est pas moins complexe d'autant que leur évaluation pour le baccalauréat est conditionnée par le calendrier de Parcoursup. Il faut le plus possible de notes pour renseigner les dossiers avant la mi mars.
La réforme du baccalauréat prévoit de limiter au maximum les épreuves terminales, nationales et anonymes de fin d'années, soit en terminale, les deux spécialités, le grand oral et la philosophie. Pour les autres, le contrôle continu est constitué d' "épreuves communes de contrôle continu", dites E3C qui pourront avoir lieu en janvier et avril de l'année de première, en décembre de l'année de terminale. Les sujets sont choisis par l'établissement parmi une "banque nationale numérique de sujets". Les copies anonymisées sont corrigées par d'autres professeurs que ceux de l'élève.
Ce contrôle continu n'en est pas un, il a des allures d'épreuves terminales divisées par trois, en cours d'années, en première et terminale. Mais faut-il pour autant leur assurer le même environnement qu'aux "vraies" épreuves terminales, silence dans les couloirs (ce qui suppose des journées banalisées pour que les élèves de seconde ne viennent pas perturber la sérénité des candidats), mobilisation de tous les personnels pour assurer la surveillance, un protocole pour les sanctions en cas de triche... ?
Début janvier 2020, toutes les organisations syndicales du 2nd degré - enseignement général (à l'exception de FO) demandent "solennellement" au ministre de renoncer à cette session des E3C. Elles font valoir les problèmes d'organisation, "rien n’est prêt". De nombreux témoignages font état d'élèves anormalement stressés car si les notes obtenues pèseront relativement peu pour le baccalauréat, elles compteront bien davantage dans la procédure ParcourSup.
Les contestations sont vives, un peu partout des manifestations, des grèves, des boycotts, des établissements bloqués, des épreuves annulées et reportées, le 20 janvier, le ministère qui minimise admet du bout des lèvres qu'une cinquantaine de lycées ont été "perturbés temporairement" ou ont dû "annuler et reporter des épreuves", les chefs d'établissement du SNPDEN évaluent leur nombre à quelque 150, plusieurs enseignants sont durement sanctionnés, dont quatre du lycée de Melle (Deux-Sèvres) et leur situation va cristalliser la contestation. Le mouvement se poursuit avec la rétention des notes... Très vite, la rumeur court, J-M Blanquer renoncerait aux E3C, mais pour l'année 2020-21. Le ministère dément, mais quelques jours plus tard, le ministre annonce qu'il fera "évoluer la session suivante vers le contrôle continu".
Fin février, l'inspection générale note que "les élèves apprécient le principe des E3C", mais qu'ils ont l'impression d'être "constamment sous la pression de l’évaluation". Elle pointe "une confusion entre la logique de la certification (baccalauréat) et la logique de la formation (notes 'balises')" : le poids (effectif ou présumé) des épreuves (E3C) déséquilibre l’ensemble, au détriment de la formation."
Dès l'été 2020, les E3C disparaissent au profit d' "évaluations communes". Simple changement d'appellation ? Au mois de décembre, la crise sanitaire clôt le débat : "Vu les circonstances exceptionnelles découlant de l’épidémie de Covid-19" et "uniquement pour cette année scolaire", la troisième série d’évaluations communes de la classe de terminale" est remplacées "par la prise en compte des notes obtenues par les candidats en classe de terminale".
Au mois de juillet 2021, malgré l'opposition syndicale, "la généralisation du contrôle continu" est finalement consacrée fin juillet par un décret qui prévoit que les "évaluations communes" sont remplacées par le "contrôle continu".
Cela ne va pas sans poser la redoutable question de "la valeur certificative" de notes données aux élèves par leurs enseignants, ce qui implique que les enseignants d'un même établissement définissent des "principes communs, garants de l'égalité entre les candidats". Une note de service amène les enseignants à s'interroger sur leurs pratiques d'évaluation ... et à constater le plus souvent que leurs critères diffèrent sensiblement. Les apparences sont sauves, le Conseil d'Etat validera, mais le problème subsiste.
Peut-on d'autre part accepter que l'enseignement de la plupart des disciplines se limite, à partir du mois de mars, à la préparation du grand oral ? La pandémie oblige à reporter les épreuves à la mi mai, elles reviennent au mois de mars en 2023 et s'installent au mois de juin en 2024. Ce sont donc les notes données par les enseignants dans le courant de l'année qui sont prises en compte.
Au total donc, les réformes du lycée et du baccalauréat combinées au calendrier de Parcoursup ont abouti à la consécration du contrôle continu fondé sur les notes données par les enseignants, sans réelle concertation entre eux, ce qu'il n'était pas nécessaire d'être grand devin pour prognostiquer dès le lancement de la réforme. Mais Jean-Michel Blanquer, qui promouvait par ailleurs des évaluations nationales standardisées du CP à la seconde pouvait difficilement accepter que "sa" réforme aboutisse à cette libéralisation de l'évaluation, laissée à l'initiative de chacun dans sa classe, et sujette, dans le cadre de Parcoursup, à toutes les supputations sur leur valeur. Il aura fallu plusieurs années chaotiques pour y parvenir.
Je ne reviens pas ici sur les polémiques qui ont accompagné le développement de Parcoursup, piloté par l'enseignement supérieur mais bouleversant la vie des établissements d'enseignement secondaire. C'est une incontestable réussite technique, qui met en évidence tous les problèmes non résolus de l'orientation, d'autant que les heures prévues à cet effet peinent à se mettre en place.
Je conclus cette série avec un autre sujet polémique, la place des mathématiques. Celles-ci, dans la première version de la réforme, n'apparaissent pas dans le "tronc commun" qui fait état d'un "enseignement scientifique" aux contours assez flous. Un élève de seconde, plus souvent une élève, qui sait déjà qu'il-elle ne choisira pas une spécialité scientifique en première ne fournit, en général pas de grands efforts dans la discipline. Il-elle arrivera au bac, puis dans l'enseignement supérieur avec, le niveau atteint en fin de 3ème ! Les protestations sont vives et finalement, on ajoute au tronc commun une heure et demie de maths et une épreuve anticipée en première, mais le bricolage est assez peu convaincant.
En ce qui concerne le caractère genré du choix des spécialités, Jean-Michel Blanquer continue de dénoncer les "mensonges" de ses opposants et de prétendre que les filles font autant, sinon plus de mathématiques aujourd'hui qu'avant la réforme. Il est vrai que la série L était essentiellement féminine. Mais une étude du collectif Maths & Sciences vient, après beaucoup d'autres, lui apporter un dementi assez difficilement contestable. Alors que 94 % des garçons et 83 % des filles faisaient en première au moins 3h de maths avant la réforme, on est passé à 77 % et 57 % en 2025. L'écart a été multiplié par deux. Il a de même été multiplié par près de deux si on considère les proportions d'élèves qui font des mathématiques en terminale, passées de 94 % à 70 % pour les garçons et de 82 % à 50 % pour les filles.
Au total donc, une volonté de casser les anciennes séries et de limiter le poids de l'examen qui aurait pu rassembler assez largement, mais un tronc commun trop faible, une mise en oeuvre laissant trop de part à l'improvisation, des interférences non maîtrisées avec Parcoursup, un stresse permanent pour les élèves, des pressions sur les enseignants à la moindre mauvaise note... Le retour à un baccalauréat avec une douzaine d'épreuves anonymes et nationales est peu vraisemblable, pas plus que le rétablissement des séries. La situation actuelle ne satisfait pas plus les nostalgiques de l'ancien régime que les réformateurs mais je n'ai vu personne proposer une autre logique.

