Violences sexuelles entre enfants : un phénomène trop peu pris en compte (ouvrage)
Paru dans Scolaire le lundi 12 mai 2025.
C’est parce qu’un "angle mort demeure" que la journaliste Aude Lorriaux a décidé de se tourner vers un sujet sensible et qu'elle qualifie de "tabou" : celui des violences sexuelles entre enfants alors que le harcèlement est depuis plusieurs années largement médiatisé (à défaut d'être toujours convenablement géré). Spécialiste depuis des années des questions de genre, de discriminations et de violences faites aux femmes, l’auteure a mené des recherches sur les violences sexuelles entre enfants et recueilli des témoignages, réunis dans son livre Tableau noir, paru en avril 2025.
"On ne parle pas de quelques agressions, mais d’un océan de violences encore loin d’être révélées. Des centaines de milliers d’enfants les déclarent chaque année, et nous ne les voyons pas, écrit Aude Lorriaux. En février 2024, l’enquête sur le harcèlement mené par l’Education nationale a révélé que près de 600 000 écoliers et écolières étaient victimes d’embrassades ou d’attouchements forcés de la part d’autres élèves du primaire." Un chiffre qui montre l’importance du phénomène sur lequel il s’agit de mettre la lumière, notamment à l’école, "l’endroit où se produisent le plus d’agressions entre mineur.es, juste après la famille qui, elle, s’est largement retrouvée sur la scène médiatique ces dernières années".
Pour son enquête, la journaliste est allée voir des familles d’enfants victimes et agresseur.es, des professionnel.les de l’Education nationale, de la santé et de la justice pour mieux comprendre ce phénomène encore trop négligé par une majorité d’adultes qui y voient de simples "jeux d’enfants".
L’auteure montre notamment l’insuffisance, si ce n’est l’absence totale, de réponses apportées par les institutions scolaire et judiciaire dans le cas de violences entre enfants. Bien souvent, ce sont les familles de victimes qui doivent elles-mêmes changer leur enfant d’école car aucune mesure de protection n’a été mise en place même une fois le signalement fait. La question de la place à accorder à la parole de l’enfant est aussi posée, ainsi que celle du ressenti de culpabilité de la victime.
"Que faire ?" s’interroge Aude Lorriaux en conclusion qui rappelle que son rôle n’est pas de faire des préconisations mais de mettre en évidence "ce sur quoi la plupart des connaisseur.ses s’accordent". "Le premier chantier, le plus urgent, est celui de la protection de l’enfance." Un secteur qui se dégrade auquel il est urgent de donner des moyens. "J’interpelle celles et ceux qui s’imagine que cela ne les concernerait pas : il faut également le faire pour tous les autres enfants, car les situations de violences intrafamiliales ou des foyers de l’ASE s’exportent ensuite à l’école, créant d’autres victimes."
Autre priorité, celle de "soigner" les enfants victimes. Pour cela, il faut augmenter le nombre de pédopsychiatres, former les psychologues à la prise en charge des psychotraumatismes, réduire les délais d’attente et les déserts médicaux. Les moyens de la justice doivent également être renforcés afin que des enquêtes soient menées. L’Ecole doit "continuer la révolution qu’elle a entamée sur les conditions d’étude des élèves" pour intégrer le sujet des violences entre enfants. L’auteure pointe que "c’est tout le regard qu’on a sur l’enfance qu’il est urgent de changer", impliquant une posture qui dépasse l’école, la justice, la médecine et les organisations sociales pour que l’on considère l’enfant comme "un véritable sujet".
Tableau noir. Violences sexuelles entre enfants, le phénomène massif que l’école ne veut pas voir, Aude Lorriaux, Stock, 2025.

