L'IA, une révolution anthropologique que l'Ecole ne peut pas ignorer (colloque du MCLCM)
Paru dans Scolaire le vendredi 21 mars 2025.
"L'Ecole risque de perdre pied si la forme scolaire, un enseignant face à un groupe d'élèves de même niveau, reste ce qu'elle est à l'heure de l'Intelligence artificielle." Vincent Faillet (ENVA) intervenait ce 21 mars dans le cadre du colloque organisé par le MCLCM (Mouvement contre la constante macabre, voir TE ici) ainsi qu'Axel Jean (Direction du numérique pour l'éducation, ministère de l'Education nationale), Fabien Sommier (professeur de mathématiques) et Grégory Quiquempois (Inspé de Créteil) et tous soulignent l'importance du choc pour l'institution scolaire, les risques et les opportunités, et surtout l'impossibilité de ne pas en tenir compte, de faire l'autruche ou de rester en état de sidération.
La survenue de l'IA générative annonce une révolution industrielle de même importance que l'imprimerie ou la vapeur, mais aussi anthropologique. Jusqu'à présent la pensée était identifiée au langage, le propre de l'Homme; nous assistons à l'apparition d'un langage sans pensée, ce qui constitue pour l'humanité "une blessure narcissique (Axel Jean). L'écriture avait donné aux savoirs une forme d'objectivité, ils sont consignés dans des livres et des bibliothèques indépendamment des individus, le numérique avait accéléré leur dispersion, ils sont disponibles partout, l'IA peut permettre de les rassembler, peut-être même de permettre leur réincorporation... En attendant, les jeunes vont sur les réseaux sociaux pour trouver de l'aide auprès de leurs pairs; cela prend du temps et il faut conserver des liens amicaux. Avec l'IA, ils ont immédiatement la réponse qu'ils cherchent, et sur un mode conversationnel...
Répondre à des besoins trop divers
Ce n'est qu'un outil, tout comme la calculatrice en son temps, fait valoir Fabien Sommier, l'IA ne pourra jamais les remplacer les enseignants, elle constitue une aide pour aller plus loin, pour proposer aux élèves des activités au bon niveau, notamment, fait valoir la salle, lorsqu'ils sont en situation de handicap, à "besoins particuliers", des besoins trop divers pour que les enseignants sachent comment répondre aux besoins spécifiques, à toutes les formes que peuvent prendre les troubles du spectre autistique.
Mais cela ne va pas sans risques. L'IA générative n'a pas de référence. La réponse à un même "prompt" (une requête) ne sera pas la même selon qui l'interroge. La qualité des réponses peut créer un état de sidération. De plus, l'application est disponible à toute heure, immédiatement, elle réalise une tâche sans aucun travail, elle évite toute frustration, tout délai, et entre les mains d'enfants trop jeunes, elle constitue une "bombe à retardement", au point que l'UNESCO préconise d'interdire l'IA aux moins de 13 ans (ici). Autre risque, que se constituent des circuits fermés, qu'un professeur confie à une IA le soin de corriger des copies générées par cette même IA !
Un besoin "gigantesque" de formation
Autre risque, alors que quelque 80 % des élèves ont recours à l'IA, dix fois plus que les enseignants, celui de voir deux continents s'éloigner l'un de l'autre, ne plus se parler. Si certains aspects de l'IA sont enthousiasmants, d'autres sont inquiétants, et nous sommes actuellement dans une "zone grise", inconfortable. Jamais la question de l'éducation à l'esprit critique, nécessaire pour un bon usage de l'IA n'a été aussi prégnante, jamais le besoin de formation des enseignants n'a été aussi important, d'autant que l'IA évolue constamment... C'est, pour le ministère, un chantier "gigantesque" pour toucher d'ici quatre ou cinq ans l'ensemble des personnels. Axel Jean signale comme de premiers éléments les réalisations du programme AI4T (Artificial Intelligence for and by Teachers) coordonné par FEI (France éducation international), un MOOC et un "Open TextBook" disponibles à tout public (ici).
Mais il est clair que le rôle des enseignants n'est plus essentiellement de transmettre des connaissances que les élèves trouvent chez eux ou en classe. L'IA oblige à penser la relation pédagogique en termes de construction, par chacun des élèves, de leurs savoirs (voir aussi TE ici)

