La libération de la parole des victimes : une priorité essentielle (auditions de la commission d’enquête sur les violences en milieu scolaire)
Paru dans Scolaire, Périscolaire le lundi 24 mars 2025.
"Choquant et bouleversant." Ce furent les mots de Fatiha Keloua Hachi, présidente de la commission des affaires culturelles et de l'éducation à l'Assemblée nationale, après avoir écouté les témoignages des représentants des collectifs de victimes lors de la première audition organisée par la commission d’enquête sur les violences en milieu scolaire (voir TE ici). Ils étaient au nombre de huit ce jeudi 20 mars, dont le collectif des victimes de Notre-Dame-de-Bétharram, venus témoigner des abus physiques et sexuels commis sur des élèves dans des établissements scolaires privés catholiques afin que les rapporteurs, Paul Vannier (LFI) et Violette Spillebout (EPR) puissent comprendre les dysfonctionnements de l’institution dans les modalités de contrôle et le traitement des alertes.
Alain Esquerre, représentant du collectif des victimes de Bétharram, à la suite duquel de nombreux autres collectifs se sont montés, pour certains il y a à peine quelques semaines, voire quelques jours, a remercié les députés pour la création de la commission d’enquête. "C’est très important pour nous". "A Bétharram, c’était la terreur", a-t-il partagé, parlant de "prêtres agresseurs." Les témoignages, glaçant, se sont ensuite succédé. "C’était une violence décomplexée par les professeurs, a rapporté Didier Vinson, représentant des victimes du collège Saint-Pierre où aucune aide ne pouvait être sollicitée puisqu’y régnait une "violence systémique". Depuis la création du collectif, "les témoignages refluent comme dans des égouts longtemps bouchés".
Des milliers de vies détruites
Représentante des victimes du Bon Pasteur d’Angers, Eveline Le Bris, rapporte qu’ils ont aujourd’hui constitué 300 dossiers de victimes, un chiffre largement en deçà du nombre réel de victimes. Il reste encore des "milliers de filles qui n’ont jamais rien dit et qu’on ne verra jamais parce qu’elles ont trop honte, qu’elles ont été trop culpabilisées, trop humiliées (…). Ça démolit pour la vie entière." Les termes de "tabou", d’ "omerta", de "modus operandi" ont été employés pour qualifier la culture du silence de ces établissements privés catholiques où rien ne doit nuire à la réputation.
D’après les chiffres de la Ciivise (Commission indépendants sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants), auditionnée ce 20 mars également par la commission d’enquête, 11% des violences sexuelles commises contre des enfants l’ont été dans des institutions, et 40% d’entre elles se sont produites dans des institutions scolaires. Ces violences ont un caractère sériel, c’est-à-dire qu’elles se répètent, a insisté la secrétaire générale de la Ciivise, Alice Casagrande.
"Ce que nous constatons tient moins au caractère administratif (de l’établissement, ndlr), privé, public, sous contrat ou hors contrat, que des caractères d’exposition aux risques, comme des internats, des accueils des élèves dans des conditions institutionnelles, où les enfants sont loin des regards ou de l’extérieur pendant des heures, la nuit, le week-end ou les vacances", a-t-elle mis en avant.
Parmi les recommandations de la Ciivise, celle d’une mission d’inter-inspections pour faire la lumière sur l’ensemble des dispositifs d’alerte et de contrôle dans les établissements. Il y a une immense marge de progression pour mieux repérer de manière systémique, a par ailleurs souligné Alice Casagrande : la formation des enseignants et des personnel éducatifs.
Prise en compte des violences : l'Education nationale doit s'inspirer du monde du sport
"Il ne s’est pas encore passé du côté de l’Education nationale ce qui s’est passé du côté du sport." Ce parallèle a été établi par Franck Burbage, inspecteur général de l’éducation nationale et membre de la Ciivise, qui a rappelé les évolutions importantes qu’a traversées le monde du sport où existent désormais des "procédures de signalement claires et connues de tous, une mise en cohérence des institutions impliquées (…), un suivi des victimes précis, des agresseurs (qui ne sont) pas laissés à eux-mêmes", à quoi s'ajoutent un accès aux archives, des études universitaires permettant de clarifier un "paysage institutionnel". Tout autant d’éléments qui manquent encore à l’Education nationale, a estimé Franck Burbage.
Si pour ce dernier des évolutions vont dans le sens, ce n’est "pas encore suffisant". Reste notamment à améliorer les modalités de recueil de la parole des victimes, l’appropriation par tous les acteurs des protocoles, l’accompagnement des équipes de direction, s’agissant notamment de la mobilisation de l’article 40 (qui oblige à informer le Procureur quand une infraction est connue), et la mise en cohérence des différentes institutions, notamment scolaire et judiciaire. Est aussi avancée l’idée de concevoir un "violentomètre" pour les enfants afin qu’ils puissent mesurer des actes dont ils peuvent être victimes, sur le modèle de ce qui s’est fait pour les violences sexistes et sexuelles.
Ont ensuite été auditionnées, toujours ce 20 mars, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), l’Instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation (Inirr) et la Commission reconnaissance et réparation (CRR).
Encourager la libération de la parole
"La totalité, au-delà des familles, des amis des familles, des institutions publiques et privées de notre pays sont mises en cause dans leur dysfonctionnement dans tous ses abus. Car tous ses abus ont procédé de défaillances personnelles qui ont débouché sur des crimes et des délits. Mais tous ses abus se sont produits dans un contexte dans lequel l’autorité institutionnelle s’est révélée défaillante", a affirmé Jean-Marc Sauvé, président de la Ciase.
Au sujet du régime particulier des établissements privés, qui ne disposaient pas, jusqu’à la récente annonce de la ministre, de l’application "Faits établissements", le président de la Ciase a été clair : "Le caractère propre (des établissements privés, ndlr) ne peut évidemment pas être mis en avant au regard de la nécessité d’avoir un dispositif de remontée des informations et de tous les signalements de violence (…). Il faut avoir une approche proactive dans des établissements publics comme privés", au risque sinon que le silence entretenu dans certains établissements perdure. "Les dispositifs d’alerte qui ne sont pas soutenus dysfonctionnent. Ce qui nous inquiète, ce sont les établissements qui ne font rien remonter", a-t-il poursuivi.
Antoine Garapon, président de la CRR, a parlé de "clusters" qualifiés par la présence de plus d’un prédateur et par un fonctionnement systémique entre le directeur et des enseignants, et de "culture d’établissement" pour désigner ceux où la violence est connue et cachée de manière organisée.
Le phénomène de libération de la parole se poursuit et doit être encouragé pour lutter contre tout type de violences contre les enfants, a estimé Jean-Marc Sauvé : "Tout ce qui est de nature à favoriser l’expression des enfants victimes est une priorité absolument essentielle."
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