Comment reconstruire une Ecole républicaine dans une société sans projet ? (Christophe Kerrero, ouvrage)
Paru dans Scolaire le lundi 10 mars 2025.
"Gabriel Attal a entraîné et consumé les derniers feux d'une institution exsangue et désormais, chacun vogue au gré du vent dans une chaloupe à la dérive qui a perdu l'espoir de revoir la terre." C'est peu dire que le regard que porte Christophe Kerrero sur l'état du système scolaire est sévère. Il en a pourtant été, depuis 2009, l'un des acteurs clé. Le livre qu'il publie ces jours-ci témoigne moins de ses difficultés à se situer que de celles d'une société incapable d'offrir des perspectives à sa jeunesse. Lui sait très bien ce qu'il veut, c'est un homme de droite, soucieux de mixité sociale et profondément désireux de voir la République tenir ses promesses d'égalité des chances.
L'ouvrage s'ouvre avec le récit de la crise qui l'a conduit à démissionner de ses fonctions de recteur de la région académique d'Ile-de-France au début de l'année dernière (voir TE ici). Il avait dû longuement batailler pour imposer à son ministre la réforme d'Affelnet à Paris et surtout pour inclure dans le périmètre Louis-le-Grand et Henri-IV, mais il n'a pu fermer quatre CPGE (classes préparatoires aux grandes éccoles) "en déficit d'attractivité ou caricaturales dans leur recrutement" pour ouvrir "des classes post-bac d'un nouveau type, accueillant un public moins à l'aise avec l'école". Les "lobbys du conservatisme le plus exacerbé" s'y opposent et il apprend "par un tweet de Force ouvrière" que la ministre, Amélie Oudéa-Castéra annonce "un moratoire sur les fermetures de classes préparatoires à Paris".
Il est désavoué sans même avoir été prévenu, mais c'est sa "volonté de déségrégation sociale et scolaire" qui est mise en cause, alors qu'elle a guidé son action depuis sa nomination trois ans plus tôt à Paris, et qu'elle s'explique par son enfance. Dès lors l'ouvrage mêle, au gré des chapitres, le récit "d'une scolarité chaotique", une analyse critique du fonctionnement du système, "pensé et organisé pour sortir du lot les forts en maths et les forts en thème", un regard sur l'histoire de notre école, lointaine héritière du mandarinat chinois ou des collèges jésuites, et de nombreuses anecdotes sur le fonctionnement des hommes et femmes politiques.
Il évoque notamment une "idylle complète" entre Jean-Michel Blanquer et Emmanuel Macron au début du premier quinquennat et lui-même croit qu'il va être possible de réformer le système scolaire. Mais dès l'année suivante, il est convaincu que son ministre commet une erreur en portant la loi "pour une école de la confiance" et "le tsunami politico-médiatique" créé par la réforme d'Affelnet provoque la rupture. Le ministre, "interpellé par le président", demande des comptes au recteur, il "tempête, tantôt reconnaissant la qualité du travail accompli, tantôt fustigeant une initiative dangereuse" : "Là où il y avait de l'hyperactivité, (il) ne voi(t) plus que de la fébrilité."
Mais au-delà, Christophe Kerrero dessine un projet pour l'école. Elle réalise dans l'action la synthèse des divers courants pédagogiques puisque "les professeurs ne se positionnent pas comme 'pédagogistes' ou 'républicains' lorsqu'ils élaborent leurs cours" et lui-même apprécie "les cours très structurés" mais "certaines pratiques plus novatrices" lui ont évité de décrocher lorsqu'il était élève. Il faut "mettre au coeur de nos préoccupations la qualité de la relation pédagogique maître - élève". Quant aux mathématiques, elles doivent cesser d'être l' "outil de sélection" d'un système "inadapté à une société complexe aux défis considérables", où il faudrait faire "une plus large place à tous les types de savoirs", y compris manuels. Il faut aussi mettre fin à un système qui "isole le professeur". Sur bien des points, les groupes "de besoins/niveaux" notamment, il prend ses distances avec les politiques menées rue de Grenelle, mais c'est "du politique" qu'il attend qu'il fixe à la société des perspectives et qu'il les décline pour son école. C'est que, pour lui, "l'homme sans morale, c'est à dire sans dessein qui le transcende, est une sorte de monstre désolé".
"L'école n'a pas dit son dernier mot", Christphe Kerrero, éditions Robert Laffont, 360 p., 21€
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