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Enseignement professionnel : Sur les pas de Jean Zay, ministre réformateur de l’Éducation nationale (D. Bloch, tribune)

Paru dans Scolaire, Orientation le dimanche 23 octobre 2022.

Alors que la réforme de la voie professionnelle est lancée dans des conditions agitées, le recteur Daniel Bloch, "le père du bac pro", nous a proposé cette tribune, que nous publions bien volontiers. Selon la formule consacrée, ses propos n'engagent que leur auteur.

 

"Aujourd’hui le gouvernement, placé à la tête d’une France désindustrialisée et ayant à faire face à un déficit commercial abyssal, ne trouve rien de mieux que de proposer de substituer à quelques semaines de scolarité en lycée professionnel le même nombre de semaines de formation en milieu professionnel. Sûrement pas à la hauteur des enjeux. Chacun en vient à douter, après un quinquennat Blanquer illustré par nombre de "réformes" de nature essentiellement cosmétique, et aux résultats décevants, qu’il soit possible de concevoir et de mettre en œuvre une politique éducative capable de contribuer à remettre notre pays en bon ordre de marche.

Deux ministres de l’Éducation nationale, confrontés à des situations tout aussi difficiles, ont laissé leur trace dans l’histoire parce qu’à l’initiative de réformes ambitieuses après avoir osé, chacun à sa manière, "renverser la table". Il s’agit de Jean-Pierre Chevènement et de Jean Zay,

La politique conduite par Jean-Pierre Chevènement lors de son passage, en 1985, au ministère de l’Éducation nationale est encore bien présente dans les esprits. Elle a conduit notamment à élever 80 % des jeunes au niveau du baccalauréat, avec l’apport du baccalauréat professionnel, alors créé. Mais aussi au doublement du nombre de techniciens supérieurs et d’ingénieurs. Avec au bout du compte une société profondément modifiée…On en est à évoquer une "gauche bac pro" Avec une balance commerciale qui fut, pour un temps, redressée.

Jean Zay a été, de juin 1936 à septembre 1939, ministre de l’Éducation nationale, en charge non seulement de l’enseignement scolaire, mais aussi de l’enseignement technique, de la recherche, des enseignements supérieurs, de l’éducation physique, des loisirs et des Beaux-Arts. Son action à la tête du ministère de l’Éducation nationale, particulièrement dans le gouvernement de Front populaire, est aujourd’hui pour l’essentielle ignorée, alors qu’il a été sans doute le "meilleur" ministre de l’Éducation nationale que le vingtième siècle ait connu.

Que peut-on porter au bilan du ministre Jean Zay ? Tout d’abord la loi d’août 1936 qui prolonge la scolarité obligatoire jusqu’à l’âge de 14 ans inclus, "en attendant davantage". Il fixe le même programme pour le premier cycle du second degré et pour l’enseignement primaire supérieur, unifie les enseignements secondaires masculins et féminins, introduit des enseignements interdisciplinaires, développe l’éducation physique. Il introduit des loisirs dirigés, artistiques et culturels, les samedis après-midi pour le second degré, et fixe à 35 le nombre maximum d’élèves par classe au Lycée – une norme qui demeure. Il développe des centres d’orientation professionnelle, fonde ce qui sera le CNRS (avec Jean Perrin), et crée le Œuvres universitaires. Il rassemble les théâtres lyriques nationaux et crée le festival de Cannes. Il établit la législation sur les droits d’auteur et instaure le 1% artistique pour les constructions neuves relevant de la sphère publique. Autant de batailles gagnées, à la force du poignet contre les "Finances", mais aussi contre leurs auxiliaires les plus conservateurs agissant au sein au sein du Parlement. "Il en fut ainsi – écrit-il - pour la prolongation de la scolarité jusqu’à 14 ans, pour la construction des groupes scolaires et des grands lycées de Paris, pour la création de postes, pour la création du Centre national de la recherche scientifique, pour les expériences d’orientation scolaire et de coordination du second degré, pour le développement de l’enseignement français et de nos Instituts à l’étranger… Quand je voulus mener à bien la réforme de l’enseignement, fonder l’École nationale d’administration, instituer l’orientation professionnelle et l’apprentissage obligatoires, établir un statut du cinéma français, ce fut à chaque fois une lutte véritable pour obtenir les crédits dérisoires qui eussent été nécessaires… Habiles tacticiens, les hommes de la rue de Rivoli (où était situé le ministère des finances) quand on les forçait dans leurs retranchements, savaient jouer à merveille de la force d’inertie du Parlement. Je me suis battu pendant trois ans pour obtenir les 50 millions qui devaient rendre efficace, en permettant d’aménager les terrains, l’expérience d’éducation physique obligatoire dans les écoles, une demi-heure par jour ou une demi-journée par semaine. Je me rappelle l’histoire d’un crédit de 60 000 francs, indispensable à certaine expérience pédagogique, qui nécessita six navettes budgétaires, deux nuits d’allées et venues entre la Chambre et le Sénat. Faut-il ajouter que le dogme de l’équilibre budgétaire fournissait en même temps une arme précieuse contre les réformes démocratiques."

Jean Zay a été un ardent promoteur de la laïcité comme l’établit sa circulaire adressée aux chefs d’établissements, le 1er juillet 1936 : "Je vous prie d’inviter les chefs d’établissements secondaires à veiller à ce que soient respectées les instructions interdisant tout port d’insignes. […] Vous voudrez bien considérer comme un signe politique tout objet dont le port constitue une manifestation susceptible de provoquer une manifestation en sens contraire." Cette circulaire est complétée le 15 mai 1937 : "Il va de soi que les mêmes prescriptions s’appliquent aux propagandes confessionnelles. L’enseignement public est laïque. Aucune forme de prosélytisme ne saurait être admise dans les établissements."

Que n’a-t-on par exemple pris davantage en compte ses remarques concernant les premiers apprentissages. Ainsi dans ses instructions portant sur la rentrée scolaire 1937, il demande à ce que d’avantage d’attention soit portée à l’enseignement de la parole : "L’écolier apprend à lire, à écrire et à compter, à raisonner, non à parler : Chaque élève sait ce qu’on lui a appris à connaître, non à parler. "C’est pourtant en parlant qu’il lui faudra défendre ses intérêts, soutenir sa pensée, convaincre ses interlocuteurs". Il ajoute que pour lui, le langage est exercice pratique avant d’être objet d’études. Il appartient au domaine de l’action plutôt qu’à celui de la connaissance. C’est un enseignement méthodique de la parole qui devrait prendre sa place…Dans la vie moderne, dans la vie de demain, dans les rencontres…on n’agira pas sans parler." Une leçon encore ici à retenir : la séparation arbitraire entre compétences et connaissances, aujourd’hui plus que jamais anachronique. Et la nécessité de parler, de se parler, d’en parler…

Jean Zay ne modernisa pas le système éducatif autant qu’il l’eût souhaité. Beaucoup de combats gagnés, mais également de nombreuses batailles perdues. Attaqué par les défenseurs de l’enseignement secondaire traditionnel mais aussi par l’extrême-droite, la commission de l'enseignement de la Chambre des députés enterre son projet qui consistait notamment à transformer les petites classes des lycées (de la 11ème à la 7ème) en écoles primaires de droit commun, ce qui aurait ainsi unifié l’enseignement du premier degré. Il échoue de même dans sa volonté de rénover le Certificat d’études, en permettant de le passer à 11 ans et de le rendre alors obligatoire pour entrer en sixième, une classe qu’il aurait voulu faire fonctionner comme classe d’orientation, avec des maîtres appartenant à tous les ordres d’enseignement, y compris à l’enseignement technique, en limitant les effectifs et en réduisant à 5 ou 6 le nombre de maîtres intervenant dans chaque classe. Il lui importait que les propositions d’orientation vers les sections classiques, modernes ou techniques, ne soient que des propositions et non des décisions. Un brevet en fin de troisième devait être attribué aux élèves qui arrêtaient là leurs études, en prenant largement en compte les notes obtenues en contrôle continu. Un projet qui resta, pour un temps, en l’état.

Jean Zay ne se désintéressa pas de l’enseignement technique. Le CAP grâce à lui gagne en lisibilité tout à la fois par une nouvelle structuration et par la réorganisation de l’examen qui se caractérisait jusque-là par des règlements localement hétérogènes et qui se situait alors bien davantage comme un "diplôme – maison" que comme un diplôme national. En même temps, il vise à une meilleure adéquation entre les différents niveaux de qualification et le système de formation. C’est alors que le CAP s’introduisit dans les conventions collectives.

Il s’agit bien encore aujourd’hui, même sans qu’il soit nécessaire de faire explicitement référence à Jean Zay, d’éduquer et pas seulement d’instruire, de développer l’esprit critique des élèves et pas seulement de leurs inculquer le respect de l’ordre établi, de promouvoir plutôt que de stigmatiser, de donner de l’ambition à ceux qui n’en ont pas, d’ouvrir les fenêtres de l’école sur son environnement économique, social et culturel, sur le grand large, plutôt que de la laisser se refermer sur elle-même.

A noter : Pour Jean Zay, l’ENA devait être placée sous la tutelle de l’Éducation nationale.  Le décret-loi du 24 mai 1938 institue l’apprentissage obligatoire pour tous les adolescents de 14 à 17 ans se destinant au commerce ou à l’industrie, mais sans en donner les moyens.

A lire : Jean Zay, Souvenirs et solitude, Belin, 2010 (Édition originale, Julliard 1946).

Jean Zay. La réforme de l’enseignement. Conférence du 29 novembre 1937. Les éditions rationalistes, 1938.



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