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Nous poursuivons aujourd'hui notre feuilleton consacré au bilan des années Blanquer. Aujourd'hui, notre 7ème saison, en un seul épisode, le lycée professionnel. Jean-Michel Blanquer a constamment proclamé son intérêt pour l'enseignement professionnel, sa seconde priorité après l'école élémentaire. Effectivement, le point de vue des acteurs de terrain des lycées professionnels a été pour lui un sujet constant de préoccupation, selon un témoignage recueilli par ToutEduc, mais il a bien peu répondu à leurs demandes. La réforme est lancée au mois de mai 2018, un an après son arrivée rue de Grenelle. Il annonce alors la création de "grands campus", trois par région à l'horizon 2022, les lycées professionnels seront de plus affiliés à des réseaux thématiques, les diplômes (et donc les formations qui y mènent) seront revus pour prendre en compte leur caractère "insérant", les parcours des élèves seront personnalisés, dans chaque lycées seront créées des UFA (unité de formation par l'apprentissage), le CAP pourra être préparé en un, deux ou trois ans, les élèves qui préparent un bac pro passeront par une classe de seconde organisée selon des "familles de métiers", en terminale, ils auront le choix entre "un module d'insertion professionnelle et d'entrepreneuriat" et un "module de poursuite d'études", ils auront un certain nombre de cours en "co-intervention", et ils présenteront lors de l'examen terminal "un chef d'œuvre", le pendant du "grand oral" du bac général. La réforme touche aussi le collège, la troisième "prépa pro" devient une "prépa-métier". Quelques mois plus tard, de nouvelles grilles horaires sont annoncées. Elles prévoient la suppression de quelque 100h d'enseignement général par an pour les élèves, une mesure qui devrait provoquer la suppression de 2 500 postes. Mais le SNETAA, le syndicat FO de l'enseignement professionnel obtient des dédoublements pour les disciplines d'enseignement général et le SE-UNSA "une référence explicite au fait qu’une heure de co-intervention correspond à deux heures-prof". Au total, les postes sont préservés et le ministère qui comptait récupérer des postes pour sa politique de dédoublements en CP et CE1 y renonce pour s'éviter un mouvement social. Mais la co-intervention et les dédoublements, donc de meilleures conditions d'apprentissage, compensent-ils, pour les élèves, la réduction des horaires ? C'est que que contestent la FSU et, plus discrètement, la CGT. La co-intervention prévue est celle d'enseignants de français et de mathématiques avec des professeurs des disciplines professionnelles, par exemple français et cuisine pour la rédaction de menus. Autre "nouvelle modalité pédagogique" prévue, "la réalisation du chef d’œuvre" qui marque l’aboutissement d’un projet "individuel ou collaboratif" et pluridisciplinaire, auquel sont consacrées 165 heures sur les deux années de CAP et 108 heures sur les années de première et terminale en baccalauréat professionnel. Jean-Michel Blanquer aurait pu, pour légitimer cette réforme s'appuyer sur un pédagogue, Philippe Meirieu, qui avait notamment plaidé en 2015 pour une "pédagogie du chef-d'oeuvre", "un projet ambitieux que l'élève travaillera, avec l'aide de ses professeurs, jusqu'à ce qu'il soit fier de le présenter". Mais c'est une figure honnie, un symbole de "l'ancien monde"... Les enseignants trouvent surtout quelque peu grandiloquente la référence au chef d'oeuvre des compagnons du Tour de France, s'agissant d'élèves de 18 ou 19 ans, et surtout ils n'apprécient pas cette référence à l'apprentissage, ils ne veulent surtout pas d'assimilation des lycées aux CFA. De plus, pour que lui soit accordée une réelle importance, donc un gros coefficient au baccalauréat ou au CAP, il faudrait revoir toute la grille. La question n'a pas été anticipée et se résout avec un bricolage, en prenant un peu sur l'épreuve professionnelle, une cote mal taillée... A noter encore qu'il est prévu qu'en terminale, "chaque élève choisit de suivre l’un des modules : préparation à l’insertion professionnelle ou à la poursuite d‘études", une mesure que Jean-Michel Blanquer n'a pas mise en oeuvre, qui a été mise en oeuvre après son départ mais sous une autre forme. Il prévoyait des heures de cours différenciées selon les projets de chacun, la réforme "Macron - Grandjean" envoyait en entreprise pendant six semaines, les élèves qui ne demandaient pas à poursuivre en BTS, lesquels bénéficiaient de cours de préparation à l'enseignement supérieur, ce qui a abouti à un échec, les élèves n'étant ni en stage, ni en cours. Au mois de novembre 2018, le Conseil supérieur des programmes publie une "note d’orientation à destination des groupes d’élaboration des projets de programme des enseignements généraux de la future voie professionnelle". Au mois de mars 2019, le SNUEP-FSU dénonce "la précipitation avec laquelle les projets de programmes de la voie professionnelle ont été conçus". A la rentrée suivante toutefois, le SNPDEN, le syndicat UNSA des personnels de direction estime que a réforme ne connaît pas de grandes difficultés. "Elle a été bien accompagnée par les corps d'inspection", tandis que les syndicats, SNETAA et SE-UNSA, ont joué un rôle positif, considère-t-il. Au mois de janvier 2020, Jean-Michel Blanquer annonce "la constitution d'une banque d'idées pour la réalisation du chef d'oeuvre" et pour la co-intervention. Il semblerait que les enseignants peinent à trouver "des idées de séquences" et un équilibre dans les interventions des enseignants des diverses disciplines. Au mois de juin 2020, à l'occasion d'une réunion du comité de suivi de la TVP (transformation de la voie professionnelle), Jean-Michel Blanquer annonce "le développement du CAP en 3 ans" et la possibilité de remplacer les heures de co-intervention par des module de préparation à l’enseignement supérieur pour les élèves de terminale qui souhaitent poursuivre leurs études. En janvier 2021, la co-intervention est maintenue telle que pour pour les élèves de seconde et de première ("enseignement professionnel et mathématiques" et "enseignement professionnel et français") mais pour les élèves de Terminale, les possibilités sont élargies aux langues, à l'histoire, à la physique-chimie, aux arts appliqués, à l'EPS, mais aussi à "la mise en place d’ateliers de philosophie" ou au "renforcement de l’horaire dédié à l’accompagnement pour le projet post baccalauréat de l’élève". Ce dernier point permet d'enterrer discrètement les modules annoncés. La réalisation d'un chef d'oeuvre est supprimée au niveau seconde. "En première et en terminale, la réalisation d'un chef d'oeuvre par les élèves est assurée dans un cadre pluridisciplinaire." Là encore, on n'enterre pas, mais on dilue. En réalité, l'essentiel se joue ailleurs. La "loi Pénicaud", du nom de la ministre du Travail, dite "pour la liberté de choisir son avenir professionnel" et manifestement préparée sans grande concertation avec son homologue de l'Education nationale supprime le BEP, ce qui est l'aboutissement d'un mouvement lancé par Jean-Luc Mélenchon lorsqu'il était ministre délégué à l'enseignement professionnel, et surtout, elle change radicalement les règles de financement de l'apprentissage, qui échappe aux Régions ; elle impacte aussi les lycées professionnels :23 % de la taxe d'apprentissage (dite "hors quota") servait, pour partie, à financer les établissements de l'Education nationale, elle est réduite de moitié. Et surtout, cette loi facilite l'inscription au RNCP (répertoire national des certifications professionnels) de titres délivrés par d'autres ministères et des CQP (certificats de qualification professionnelle) délivrés par les branches, indique le SNETAA-FO. Pour le SNUEP-FSU, France Compétence peut "imposer ses orientations aux ministères certificateurs", tandis que le gouvernement veut "faire disparaître la frontière entre formation professionnelle initiale et formation professionnelle continue". Aucun bilan sérieux de la loi Pénicaud n'a été dressé. Mais il est clair qu'il a déplacé vers le ministère du Travail et les branches professionnelles le centre de gravité de la formation professionnelle qui était du côté de l'Education nationale et des Régions. En novembre 2023, Carole Grandjean prévoit, pour les élèves de seconde et de première de prendre deux des trois heures hebdomadaires dédiées à l'accompagnement personnalisé et à l'orientation pour renforcer les enseignements de maths et de français, ce qui peut être interprété comme le constat du résultat de la réduction des horaires élèves voulu par son prédécesseur, une baisse de niveau. En terminale, la ministre crée le parcours "en Y", un parcours différencié de 6 semaines de stage pour ceux qui visent le marché du travail ou 6 semaines de préparation à la poursuite d'études. Ces six semaines s'étalent de la mi-mai à la fin juin ce qui oblige à positionner la plupart des épreuves du baccalauréat avant la mi-mai. La co-intervention est supprimée en terminale et les heures dédiées au chef d'oeuvre "deviennent des heures de réalisation de projet". Les campus annoncés en 2017 n'ont, semble-t-il, pas vu le jour, la carte des formations n'a été modifiée qu'à la marge, sauf en ce qui concerne "gestion administration" (ou GA) devenue "Assistance à la gestion des organisations et de leurs activités". Des UFA ont été créées dans des lycées professionnels, mais le mixage des populations d'élèves et d'apprentis est resté limité, de même que les parcours combinant une année de seconde ou une première année de CAP sous statut scolaire et une poursuite d'études sous statut salarié. Des années Blanquer n'est restée que la co-intervention en seconde et première, ou en CAP, le chef-d'oeuvre n'est plus qu'un "projet" (mais il n'a jamais été autre chose). Seule subsiste dans toute sa dimension l'organisation en seconde des formations en "familles de métiers", avec des bonheurs variables selon les métiers. Ajoutons que les "parcours en Y" sont passés de 6 heures à 4 heures avec Elisabeth Borne et à 2 heures avec Edouard Geffray... Au total, au terme de ces neuf années on ne peut que constater l'échec d'une politique animée par le fantasme d'une convergence entre voie scolaire et apprentissage. Pour mémoire, notre première "saison" portait sur "la maternelle à 3 ans" (ici, ici, ici), la deuxième sur "la prise du pouvoir par ceux qui prétendent incarner la science" (ici, ici, ici, ici, ici, ici, ici), la troisième sur "la semaine de 4 jours" (ici, ici, ici), la quatrième sur les dédoublements (ici, ici, ici), la cinquième sur la carte scolaire et les territoires ruraux (ici, ici), la sixième sur le collège (ici, ici) |
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