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Orientations contrariées, infériorisation du féminin.. discriminations et inégalités à l'oeuvre au lycée professionnel (Carnets rouges)

Paru dans Scolaire le mercredi 10 novembre 2021.

“Une enquête en Nord-Pas-de-Calais montre que, plus encore que l’origine sociale, ‘porter un prénom arabe ou musulman‘ réduit fortement les chances (20 % au lieu de 68 % pour les autres) d’accès en STS*“, écrit Fabrice Dhume dans le 23ème numéro des Carnets rouges dédié au lycée professionnel et son positionnement central dans les enjeux d'égalité.

Selon l'enseignant-chercheur à l'Université Paris Diderot, “la discrimination n’est pas une caractéristique de certains segments mais un régime global de fonctionnement de l’institution et du système scolaire, et un produit de celui- ci, et plus largement de l’ordre social.“ Il ajoute que les normes de l’école, son organisation ainsi que les politiques scolaires jouent un rôle fondamental dans l’ordre, l’ampleur et la structure de ces inégalités, donc dans leur production.

Fabrice Dhume explique d'ailleurs que le fonctionnement et le statut de la voie professionnelle sont très largement le produit de mécanismes structurellement discriminatoires : si la scolarisation de la formation professionnelle visait historiquement à former l’aristocratie ouvrière, son rôle s’est renversé et le LP est devenu ‘un ordre scolaire dominé‘ sous l’effet conjugué de la politique d’unification du système éducatif, du chômage de masse et de la prolongation des scolarités, notamment. L’orientation scolaire scelle des hiérarchisations socio-ethno-genrées construites tout au long de la scolarité, et les reformule entre autres dans la distribution entre voies générale et professionnelle.“

Il considère que l’arrivée au LP résulte, pour une très grande part des jeunes (hommes notamment) d’origine populaire et d’ascendance immigrée, d’orientations “contrariées“, au sens où l’affectation va à l’encontre des vœux d’orientation.

Outre ce texte sur la correspondance entre lycée professionnel et discrimination(s), celui de la Maîtresse de conférences en sociologie à l’Université de Poitiers Séverine Depoilly traite de la place des filles en lycée professionnel. Ces filles apparaissent “doublement dominées“ car d'une part formées dans des spécialités qui tendent à reproduire les rôles de sexe traditionnellement associés au féminin, et d'autre part car les spécialités de formation et les diplômes qu’elles préparent “leur permettront rarement de s’affranchir d’un certain salariat d’exécution marqué, peut-être davantage pour elles que pour leurs homologues masculins, par les bas salaires, la précarité, les horaires flexibles, les risques du chômage.“

Séverine Depoilly détaille certaines pratiques de résistance des filles de lycée professionnel, marquant une appropriation hétérodoxe de l’ordre scolaire, même s'il s'avère que “les filles sont rappelées à un certain ordre social et sexué, qui vise la transmission d’un répertoire de manières d’être et de faire jugé nécessaire à la professionnalisation des élèves“, qu’elles soient scolarisées dans des filières de formation mixtes, plutôt féminines ou masculines. Comment ? Pour la chercheuse, “le rappel à l’ordre social et sexué s’opère peut-être d’abord, pour les filles, par et sur les corps. Les bonnes dispositions corporelles, la juste esthétisation de soi, bref, le contrôle de l’apparence qui sont particulièrement travaillés dans le cadre de dispositifs particuliers telles les journées ‘tenues professionnelles‘ ou dans le cadre des ateliers de pratique opèrent comme marqueur de la capacité des filles à prendre de la distance à l’endroit des codes corporels, langagiers, vestimentaires qui ont cours dans l’ordre de la vie juvénile et dont certains peuvent être désignés, par les agents scolaires, comme trop vulgaires ou outranciers. Le contrôle des corps sert en réalité l’encadrement moral des filles avec des degrés d’intensité variables suivant les filières de formation considérées. La bonne tenue corporelle et langagière est supposée manifester la décence morale des filles.“

Elle ajoute à cela que “le rappel à l’ordre social et sexué peut ne pas seulement opérer par le biais des contenus de formation et de ses exigences de professionnalisation. Il fonctionne dans l’ordre des quotidiens scolaires les plus ordinaires où les filles sont rappelées à la nécessité de savoir garder leur juste place au risque d’être dépréciées, délégitimées sur le plan scolaire. Les filles peuvent ainsi se trouver exclues de la compétition ou du travail scolaire par les rebuffades, les moqueries et les insultes, notamment celles à caractère sexuel et pornographique, qui visent à les priver de la prise de parole ou à la décrédibiliser. Lorsqu’elles sont scolarisées dans des filières exclusivement masculines les mises à l’épreuve peuvent être nombreuses, elles peuvent être exclues du travail sur machine. Cette exclusion qui vise à leur rappeler le désajustement de leur corps au travail physique fonctionne comme infériorisation du féminin et comme rappel à la nécessité de ne pas contester le monopole des hommes sur certains domaines de pratiques et de savoirs.“

A lire également un entretien avec Sigrid Gérardin, co-secrétaire générale du SNUEP-FSU sur les transformations engagées dans la voie professionnelle depuis la rentrée 2020, ainsi qu'un article de Paul Lehner interrogeant deux secteurs de l’action publique éducative étroitement liés : enseignement professionnel et orientation professionnelle.

Carnets Rouges n°23 ici

* Une situation qui a pu évoluer avec l'anonymisation des dossiers de Parcoursup

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