L'Education prioritaire : une référence pour l'ensemble du système scolaire (ouvrage)
Paru dans Scolaire le jeudi 02 janvier 2025.
La politique d'éducation prioritaire est objet de passions politiques, depuis son lancement par Alain Savary en 1981, la proposition de Nicolas Sarkozy d'en "déposer le bilan", sa "refondation" par Vincent Peillon en 2013 et les efforts de Jean-Michel Blanquer pour "en dissoudre une partie dans des contrats locaux d'accompagnement", mais "on ne peut pas dire qu'elle ait fait l'objet d'un travail sérieux d'évaluation" estime le "collectif Langevin - Wallon" qui publie un fort volume (près de 800 pages), une somme qui rassemble tout ce que l'on sait sur le sujet.
Ce collectif, trois personnes "ayant exercé d'importantes responsabilités à différents niveaux politiques et administratifs" comme le note Jean-Yves Rochex (Paris 8) dans sa postface, ne cache pas son caractère militant. Ses membres ont été parties prenantes de la "refondation" et ont très mal vécu sa remise en cause à partir de 2017. Mais leur diagnostic s'appuie sur une très solide documentation, toutes les affirmations sont étayées par des références à des textes officiels, à des déclarations publiques, à des rapports d'inspection générale ou de la Cour des comptes, rien qui ne soit référencé...
Plusieurs thèmes parcourent l'ouvrage. C'est d'abord un souci de restituer jusque dans ses détails l'histoire de cette politique, avec ses hésitations, ses revirements, ses temps forts et ses faiblesses. L'accent est surtout mis sur les années 2012 - 2022, l'action résolue de V. Peillon et de N. Vallaud-Belkacem, puis ce qui est décrit comme un patient travail de sape par leur successeur. C'est d'ailleurs, au-delà de l'EP (éducation prioritaire), l'ensemble des orientations de J-M Blanquer qui est soumis à un regard critique sans concession, des dédoublements et de la "méthode syllabique" à la réforme du lycée.
Que faut-il entendre par "enseignement explicite" ?
Second thème, une pédagogie recentrée sur les apprentissages scolaires "face à des dérives observées qui entraînaient l'école davantage vers une fonction d'animation que vers l'acquisition des savoirs", comme le notent en 1997 dans leur rapport deux inspecteurs généraux, Catherine Moisan et Jacky Simon. L'ouvrage éclaire alors ce qu'il faut entendre par "enseignement explicite", une expression "à la mode", devenue "fourre-tout", "objet d'interprétations diverses". Les auteurs poursuivent avec la publication par le ministère en 2016 d'un document, "Enseigner plus explicitement", auquel on devine qu'ils ne sont pas totalement étrangers. Celui-ci vient en annexe du "référentiel de l'éducation prioritaire". Ce référentiel, publié en 2014, est au centre de l'ouvrage et les quelque 150 pages qui lui consacrent le "collectif Langevin - Wallon" permettent de promouvoir "une approche pédagogique pour la réussite de tous les élèves (...) et pas seulement pour ceux qui relèvent de l'éducation prioritaire", ce qui suppose que les enseignants se montrent "attentifs", qu'ils prennent en considération leurs élèves, mais aussi qu'ils soient "exigeants", capables de se faire obéir, que leur enseignement soit "clair et structuré"...
Autre thème, les avantages de l'hétérogénéité, les "impacts importants et potentiellement positifs de la diversité des élèves", et donc, pour tous, de la mixité sociale. Ce n'est pas "une simple question technique" liée à la gestion de la carte scolaire. Elle "enferme une certaine conception de l'école : les élèves doivent-ils apprendre pour réussir ensemble ou séparés ? (...) C'est parce que la mixité sociale est quasi absente dans certains collèges que l'éducation prioritaire existe (...). A l'heure où (ils écrivent) ces lignes, on ne perçoit pas de véritable engagement pour une politique d'ensemble cohérente, systémique et juridiquement forte pour la mixité sociale."
Ce qui amène à développer un autre thème, comment évaluer les effets d'une quarantaine d'années d'éducation prioritaire ? Le rapport Moisan-Simon fait "la démonstration de la réussite remarquable des ZEP dans des conditions pourtant difficiles". Un ouvrage collectif de chercheurs conclut que certains REP et REP+ "peuvent fonctionner particulièrement bien, réduire les inégalités de compétences, les enseignants peuvent revoir leurs pratiques pédagogiques et différencier leur enseignement. Dans le même temps, d'autres (réseaux) peuvent s'avérer plus problématiques."
Mais l'ouvrage va bien au-delà de l'éducation prioritaire, il interroge les diverses politiques mises en oeuvre et constitue une mine documentaire sur l'histoire de l'Ecole en France depuis une quarantaine d'années. Son sous-titre en effet évoque une autre ambition de l'éducation prioritaire, faire évoluer l'ensemble du système éducatif.
"L'Education prioritaire, une politique féconde pour le système éducatif", collectif Langevin-Wallon, éditions du Croquant, 797 pages, 24€

