L'Ecole, la laïcité, l'Etat, les Eglises, une histoire chaotique et souvent surprenante (ouvrage)
Paru dans Scolaire le mardi 10 février 2026.
Le principal reproche que Jean-Louis Auduc adresse à l'Etat, s'agissant de laïcité, est son manque de cohérence dans la mise en oeuvre de ce principe. Il constate ainsi, dans un ouvrage à paraître, que la loi de 2004 ne s'applique pas aux parents d’élèves, ni aux élèves du privé, ou aux stagiaires accueillis dans les Greta ou aux étudiants du supérieur sauf heures de cour dans un lycée public ... Il constate surtout que l'Etat ne fait pas respecter le principe de laïcité dans le privé sous contrat et qu'il multiplie le "deux poids deux mesures" s'agissant des établissements musulmans.
Si l'historien donne peu de place à l'expression de son opinion personnelle, deux pages tout au plus, il montre surtout que les relations de l'Etat avec les religions et avec l'école n'ont jamais été simples. La monarchie franque, puis carolingienne et enfin capétienne, s'est appuyée "sur les structures ecclésiastiques pour légitimer et structurer son pouvoir" mais la volonté d’autonomie du souverain vis-à-vis du pouvoir religieux a toujours été présente" (seul Louis IX, dit saint Louis s'est soumis à la papauté). C'est d'ailleurs le pouvoir royal qui, en 1787, permet aux protestants de faire constater les naissances, mariages, décès par des officiers, et non pas par l'Eglise, il ouvre ainsi la voie à la mise en place en 1792 de l’État-Civil.
S'agissant de l'enseignement aux enfants du peuple des fondamentaux, là encore l'histoire est surprenante. Voltaire, par exemple, s'est violemment opposé à l’école pour tous. Ceux qui n'ont que leurs bras pour vivre ne sont pas dignes d'être instruits et mieux vaut "qu’il y ait des gueux ignorants". La Convention a rendu l’école primaire "gratuite et obligatoire" mais l'Etat s'en désintéresse et Napoléon crée les lycées pour avoir une mainmise sur l’enseignement secondaire, mais se désintéresse du primaire qu'il laisse aux communes. Durant tout le xixe siècle, la question est de savoir qui pilote l’Instruction élémentaire, l’Église ou la puissance publique. En 1850 Victor Hugo s'écrie "L’État chez lui, l’Église chez elle" mais la loi Falloux permet la création d'écoles "libres" à côté des écoles publiques.
En 1866, la Ligue de l’Enseignement se bat pour l’instauration d’une école gratuite, obligatoire et laïque. La Commune prévoit, en 1871 la séparation de l’Église et de l’État. En 1881, l'école primaire est gratuite, en 1882, l'école publique est laïque. Mais l'Eglise interdit à ses fidèles certains manuels et des enfants s'absentent pour ne pas les utiliser. Déjà des pères de familles se veulent vigilants (le mot n'est pas employé à l'époque, ndlr). En 1883, Jules Ferry écrit aux instituteurs, "l’instruction religieuse appartient aux familles et à l’Église, l’instruction morale à l’école". En 1904, Combes qui s'est opposé à une séparation de l’Église et de l’État pour garder un instrument de pression sur le clergé interdit l’enseignement aux congrégations. Aristide Briand présente la loi de séparation qui "protège la foi pour autant que la foi ne veuille pas faire la loi". Après guerre, la chambre "Bleu Horizon" s'oppose à ce qu'elle s'applique en Alsace-Moselle. En 1936, Jean Zay fait construire des lycées sans chapelle. Par circulaires, il interdit aux élèves tout port d’insignes politiques, puis la propagande confessionnelle.
La question se pose aussi dans les colonies, les députés du Parti colonial estiment qu' "il vaut mieux que les indigènes soient religieux, car cela peut leur éviter d’être nationalistes et donc de lutter contre la présence française".
Arrive 1940. Le général Weygand va jusqu’à déclarer que "la France a mérité sa défaite parce que pendant un demi-siècle ses gouvernements ont chassé Dieu de l’École". Retour des congrégations. À la Libération, l’Assemblée consultative vote la suppression immédiate de tous versements aux écoles privées. Quelques années plus tard, les lois Marie et Barangé admettent les élèves du privé au bénéfice des bourses de l’État et leur octroient une allocation trimestrielle.
En Algérie, l’association des oulémas réclame que s'applique la loi de 1905 : "La laïcité interdisant l’immixtion dans les affaires religieuses", pourquoi l'islam serait-il "le seul culte où l’Administration ait à intervenir".
Puis vient Michel Debré qui déclare que "ni l’Église en tant que telle ni aucune association nationale ne peut être le partenaire du ministère de l’Éducation nationale ; la coopération des deux enseignements se fera à l’intérieur d’un service public pluraliste grâce à des contrats qui seront passés par l’Éducation nationale avec les établissements". En 1960, contre la loi Debré, le Serment de Vincennes rassemble "près de 11 millions de pétitionnaires" pour que l’effort de la République soit exclusivement consacré à l’école de la république". En 2021, les parlementaires ne votent pas une disposition de la loi sur "le respect des principes de la République" qui prévoyait que les personnels employés par les écoles privées soient soumis aux principes de laïcité et neutralité.
Jean-Louis Auduc revient aussi longuement sur "l'affaire du foulard" à Creil en 1989. Le principal du collège Gabriel-Havez, pour obtenir des subventions du Fonds d'action sociale et prouver que l'établissement "a la capacité d’accueillir des enfants d’origine culturelle différente de la majorité des Français", fait réaliser une plaquette illustrée par une photo où figure une adolescente qui porte un foulard. Cinq mois plus tard, "les subventions obtenues", au nom de la laïcité, il "décide d’exclure Leila, Fatima et Samira" qui refusent d’ôter leur foulard. L'affaire prend vite une dimension nationale.
Il consacre également plusieurs pages à la rareté des contrôles des établissements catholiques. "S’agissant des établissements juifs, les contrôles sont selon toute vraisemblance plus rares encore, et les manquements étaient massifs, au moins jusqu’à une certaine période", tandis que, "en moins de deux ans, trois établissements privés musulmans" ont perdu leur contrat. Ce "deux poids deux mesures" scandalise notre auteur parce qu'il discrédite le principe de laïcité, "ce trousseau de clés permettant d’entrer dans le vécu concret des valeurs de notre République".
"120 ans de laïcité, quel bilan ?", Jean-Louis Auduc, Editions Baudelaire, 297 pages, 25€, disponible la semaine prochaine

