Un jeu pour développer l’empathie à l’école (reportage)
Paru dans Scolaire le mardi 18 février 2025.
Le bâton de parole circule entre les enfants, assis en cercle dans une salle de leur école primaire, les "Mille Visages" située en REP+ (réseau d’éducation prioritaire) dans les Yvelines. Ils sont tous silencieux, hormis celui ou celle qui tient entre les mains le fameux bâton qui, cet après-midi-là, a la forme d’un pinceau. "Il est triste parce que les autres ont dit des choses méchantes et lui n’aime pas", partage Amou. Cet élève, comme tous ses camarades de CE2, participe ce jeudi de février à une séance de Fri for mobberi ("libéré du harcèlement"), un programme danois qui vise à prévenir des situations de harcèlement et développé en France par la Ligue de l’enseignement.
"L’objectif est de rendre un groupe plus inclusif, tolérant et bienveillant, explique Audrey Villate, chargée de mission à la Ligue de l’enseignement de Paris. C’mest important d’agir au niveau du groupe et d’y créer des dynamiques pour lutter contre le harcèlement. Au Danemark, le programme est utilisé depuis 15 ans et une augmentation de l’empathie chez les jeunes a été observée." En octobre dernier, on comptait en France 90 formateurs homologués, rattachés aux Ligues à l’échelle départementale, dont le rôle est de former des professionnels de la petite enfance, du scolaire et extrascolaire aux outils de la mallette et à "l’état d’esprit" du jeu, précise Audrey Villate. Depuis 2022, quelque 450 professionnels de 250 établissements ont été formés à Fri for mobberi, touchant ainsi 73 000 enfants, estime la Ligue.
Apprendre à identifier les émotions
Ce dispositif, avec le kit pédagogique de la direction générale de l’enseignement scolaire (Dgesco) et le jeu des trois figures, vise à développer les compétences psycho-sociales des enfants. L’expérimentation des "cours d’empathie" a été lancée en janvier 2024, impulsée par Gabriel Attal, alors ministre de l’Education nationale, qui en envisageait une généralisation à la rentrée scolaire 2024. Si les soubresauts de la vie politique en ont empêché le déploiement national, de plus en plus d’enseignants mobilisent ces outils, à leur initiative. Aux Milles Visages, trois professeurs, deux en maternelle et une en élémentaire, ont instauré Fri for mobberi dans leur classe, sur les dix que compte l’établissement. L’ensemble de l’équipe a cependant été formée en janvier 2025, première étape avant une plus grande prise en main du jeu.
Cet après-midi, dans la pièce rendue spacieuse après que les enfants ont poussé tables et chaises aux murs, l’atelier, commencé la semaine passée, se poursuit. Lors des deux séances précédentes, les élèves avaient déjà pris connaissance d’une planche dessinée sur laquelle une jeune fille, le doigt en l’air prête à répondre à son maître, était moquée par deux jeunes garçons. Derrière eux, un autre garçon regarde la scène, l’air choqué. Chacun leur tour, ce jeudi, les élèves répondent aux questions de leur maîtresse, Mélanie Nicolas : "Qu’est-ce que ressent le garçon à l’arrière ? Qu’est-ce qui le montre ? Et pourquoi se sent-il comme ça ?" Si quelques-uns passent leur tour, beaucoup prennent la parole pour dire la tristesse ressentie par le jeune garçon qui assiste, consterné, à la scène.
Pour le psychiatre Serge Tisseron, qui a conçu le jeu des trois figures, l’empathie se définit comme "la capacité à percevoir l’émotion d’autrui". Et "cela s’apprend", souligne-t-il. Vient ensuite le temps de la compréhension des émotions, l’explication de leurs causes, qui peuvent être différentes des miennes. Les compétences empathiques sont à mettre au service du développement des compétences psycho-sociales qui, elles, visent à modifier notre comportement en vue de soutenir possiblement l’autre, explique le psychiatre.
Ensuite, agir !
C’est d’ailleurs sur les moyens d’actions et la recherche de solutions que se concentre la classe de CE2, une fois passée l’étape d’identification des émotions. Mélanie Nicolas rappelle à la classe : "La solution, elle doit être…" "Elle doit respecter les quatre valeurs de l’ami ours !", lance un enfant suivi d’autres qui détaillent : "La bienveillance, le respect, le courage et la tolérance". L’ami ours est une peluche imaginée dans le cadre du programme, véritable mascotte qui incarne les valeurs à transmettre aux enfants. "Il permet aux enfants de s’identifier", explique Mélanie Nicolas. Et il a la fonction d’apaiser : quand ils en ressentent le besoin, parce qu’ils sont énervés, ou veulent se retrouver seuls, les enfants peuvent se réfugier au TPP (temps pause positif) pour se reposer, sorte de petit salon aménagé, avec l’ami ours à leurs côtés.
"Comment faire en sorte que cette situation ne se reproduise pas ?", demande la maîtresse aux enfants qui ne manquent pas d’idées. Prévenir le maître voire la directrice, en parler avec un ami de confiance, se calmer au TPP, etc. Après avoir vérifié si les propositions avancées correspondent aux valeurs de l’ami ours, place au théâtre ! Répartis en quatre groupes, les enfants préparent une saynète dans laquelle ils jouent la situation de la planche et une des solutions qu’ils ont eux-mêmes choisie.
"Avant de commencer Fri for mobberi, je ne faisais pas de travaux de groupe, partage Mélanie Nicolas. Maintenant, grâce à la discipline positive et aux notions qu’ils apprennent avec le jeu, comme celle de tolérance, c’est possible." Chaque passage des enfants se conclut par de chaleureux applaudissements. "Ce n’est pas magique, dit Mélanie. Mais ça se construit peu à peu. Lorsqu’ils font face à une situation similaire à celle de la planche dans le réel, ils savent comment agir parce que nous avons vu les solutions ensemble."
Pour Serge Tisseron, si les programmes actuels mobilisés par l’Education nationale sont intéressants, "une évaluation globale" reste nécessaire. "Aujourd’hui, faute de comparaison, on a du mal à savoir lesquels valoriser", que ce soit d’un point de vue des méthodes ou financier.

