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"La souffrance des jeunes est un problème social et non uniquement médical ou psychologique" (Philippe Duverger, pédopsychiatre)

Paru dans Scolaire, Périscolaire, Orientation le mercredi 15 janvier 2025.
Mots clés : santé mentale, psychotropes, pédopsychiatrie

Les 12-25 sont de plus en plus nombreux à suivre un traitement médicamenteux pour des problèmes de santé mentale. Plus de 144 000 en quatre ans, de 2019 à 2023. Pour le professeur Philippe Duverger, pédopsychiatre et chef de service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent au CHU d’Angers, il est urgent de réinstaurer une logique de soins, pour ne pas être contraint de se limiter au traitement de la souffrance par la prescription de psychotropes.

ToutEduc – La hausse des prescriptions de psychotropes chez les jeunes a de quoi alarmer. En 2023, 936 000 des 12-25 ans ont bénéficié du remboursement d’au moins un psychotrope, soit une augmentation de 18% en 4 ans. Comment l'expliquez-vous ?

Philippe Duverger – C’est un phénomène complexe et multifactoriel. Il y a d’une part l'augmentation du dépistage et la meilleure connaissance des troubles mentaux des enfants et des adolescents. On les repère plus et mieux, et donc on en voit et on en traite plus. Mais cette hausse met aussi et surtout en évidence une pénurie de professionnels de la santé mentale et de pédopsychiatres. Il y a une véritable difficulté d'accès aux soins de première intention, un manque de psychothérapies, d'offres de proximité et de prises en charge éducatives. Les prescriptions sont massives car nous sommes confrontés à un déficit structurel des autres formes d'aide, autrement dit, à une pénurie de soignants. Et quand un enfant qui va mal est reçu par un praticien qui n'est pas pédopsychiatre, souvent il reçoit un traitement médicamenteux.

Il est important de distinguer le soin et le traitement. Le soin comprend tout ce qui se situe du côté du souci de l’autre, de l'accompagnement, de la psychothérapie, de la prise en charge par la parole, du suivi éducatif et social. Le traitement, c'est le médicament, c’est-à-dire le psychotrope. Les deux sont complémentaires. Mais aujourd'hui, face à la difficulté de prendre soin des jeunes, nous les traitons, et nous ne les soignons pas comme il faudrait. Quitte à les maltraiter d'ailleurs, ou plutôt à mal les traiter.

ToutEduc – Est-ce dire que le traitement est inutile ?

Philippe Duverger – Non, le traitement peut bien sûr être utile. Des recommandations montrent qu'il est nécessaire voire indispensable dans certains cas. Mais aujourd’hui, il devient la norme. Les études montrent que ce sont souvent les médecins généralistes qui, faute de temps et de disponibilité, de connaissances et de compétences, sont en difficulté pour soigner une dépression, une phobie scolaire, des angoisses ou des troubles du sommeil. Et donc prescrivent des médicaments. Ce n'est évidemment pas de leur faute. Ils sont le premier recours vers qui les familles se dirigent face aux délais d'attente et aux difficultés d'accès aux soins psychiques. Mais le traitement n'est pas le soin. Il ne suffit pas. La seule molécule ne répond pas à la souffrance de l’enfant. Mais devant la dégradation de la santé mentale des jeunes et simultanément la pénurie de soignants, le risque est grand de substitution des pratiques d’aides psychothérapeutiques, éducatives et sociales par le médicament.

ToutEduc – Est-ce que le suivi des jeunes est assuré ? Et quelles sont les conséquences d’un manque de suivi ?

Philippe Duverger – Bon nombre de jeunes ne bénéficient pas d’un suivi adapté (selon les recommandations professionnelles). De même, les thérapeutiques médicamenteuses, toujours délicates, ne sont pas toujours bien ajustées. Ce que l’on constate chez des enfants admis aux urgences avec des posologies médicamenteuses qui ne leur sont pas adaptées. Mais surtout, comme le traitement médicamenteux ne suffit pas et qu'il n'y a pas suffisamment de soins d'accompagnement, ni de soutien aux parents, les enfants continuent à aller mal et arrivent à l’hôpital. De nombreux jeunes sont ainsi admis aux urgences pour des tentatives de suicide, des états de panique, des situations de crise. Le manque de moyens (tant en termes de lits que de personnels soignants) fait que nous sommes parfois en difficulté pour organiser un suivi adapté, telle une hospitalisation. Ainsi, parfois, nous sommes contraints de faire sortir des jeunes qui ont fait une tentative de suicide, alors même qu’il faudrait organiser une hospitalisation, et mener une évaluation pédopsychiatrique, familiale, sociale, médicale, etc.

ToutEduc – Expliquez-vous la hausse des troubles de santé mentale ?

Philippe Duverger – Sur le terrain, nous ne constatons pas d'augmentation des pathologies psychiatriques, telle que la schizophrénie ou encore les troubles bipolaires. En revanche, il y a une dégradation de la santé mentale des jeunes, une hausse des décompensations de vulnérabilité. Nous voyons beaucoup de détresse psychique, de jeunes éprouvant des sentiments d'insécurité, des troubles anxieux, une fragilité émotionnelle. Des mal-être qui les débordent… Il y a aussi l’enjeu des écrans, avec des addictions importantes. Les réseaux sociaux créent une pression inédite. Certains jeunes sont connectés pendant des heures, dans une aliénation continuelle, avec une jouissance immédiate, des injonctions constantes, une tyrannie de l'apparence, un assujettissement à l’image. Et un dévoilement voire une surexposition de l’intime (de sa "life"). C’est la surenchère perpétuelle… Les réseaux sociaux sont une formidable invention mais sachons qu’ils induisent une forme de déshumanisation des relations sociales.

D’ailleurs, plus de 20% des collégiens et plus d'un quart des lycéens (c’est énorme !) font part d’un ressenti de solitude (Enclass, 2024). Face à cette détresse, il faut les écouter, les prendre en considération. Il faut répondre à cette solitude, les accompagner. Ils m’apparaissent comme "des isolés rassemblés", tous ensemble mais avec leur portable. C’est un problème social et non uniquement médical ou psychologique. Je ne pense pas qu’il faille médicaliser, et donc donner des médicaments à des enfants qui éprouvent des détresses et ressentent des solitudes.

En fait, l’augmentation des prescriptions de psychotropes m’apparaît aujourd’hui comme une réponse à une question qui n'est pas une maladie et ne relève donc pas de la santé, mais qui est un problème de société.

Un point essentiel concerne aussi la place des parents et le développement de l’aide à la parentalité. Il faut accompagner les parents qui sont eux-mêmes parfois perdus, en détresse face à leur jeune. Ils ne savent plus quoi faire et ont très peur pour leurs enfants. Alors, ils les emmènent aux urgences ou chez le médecin. Ce soutien à la parentalité est fondamental à développer. C’est ce qui se fait par exemple au sein des Ecoles des parents. Et qui permet à la fois une prévention (avant que la situation d’un jeune ne dégénère) et propose des soins et un accompagnement (plutôt que des traitements).

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Propos recueillis par P. Kempf, relus par P. Duverger

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