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Hikikomori : faire en sorte que les familles ne se sentent pas seules (M.J. Guedj-Bourdiau)

Paru dans Scolaire, Périscolaire, Orientation le mercredi 05 février 2025.

Hikikomori est un terme japonais qui désigne à la fois le phénomène de "retrait à domicile" et les personnes concernées. Bien que leur nombre reste inconnu, de plus en plus de jeunes en France seraient dans cette situation, ne sortant plus de chez eux et évitant tout contact.

La pédopsychiatre, ancien chef du pôle urgences psychiatriques de l’hôpital Sainte Anne, Marie-Jeanne Guedj-Bourdiau communique pour la première fois en 2008 sur ce phénomène complexe et encore mal connu. En novembre dernier, elle a publié Hikikomori. Réparer l'isolement. L'occasion pour ToutEduc de revenir avec la spécialiste sur ce sujet et de discuter de la place importante des parents. 

ToutEduc – Pourquoi avez-vous écrit cet ouvrage ? 

Marie-Jeanne Guedj-Bourdiau – En 2014 déjà, j’avais proposé d’écrire un livre sur le sujet. Mais l’éditeur m’avait répondu que personne ne connaissait le phénomène et m’avait plutôt invitée à écrire sur les urgences. Cela m’a étonnée parce que dès les années 2000, je commençais à avoir des cas. Des familles venaient aux urgences psychiatriques dont j'étais le chef de pôle et me demandaient de l’aide parce que leurs enfants ne voulaient plus sortir de chez eux. Puisqu’il fallait comprendre ce qu’il se passe, nous avons mis en place la consultation de familles sans patients pour écouter ce qu’elles avaient à dire et ne pas nier leurs inquiétudes. C’était un phénomène d’abord invisible qui se développait à bas bruit. En tant que psychiatre, il m’intéresse de chercher à comprendre comment il peut y avoir autant de souffrance qui ne se voit pas. Cela fait donc un moment que je m’intéresse au sujet, et en 2021, l’éditeur a accepté le livre.

ToutEduc – Dans votre ouvrage, vous insistez sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une pathologie…

Marie-Jeanne Guedj-Bourdiau – Le terme d'hikikomori est maintenant connu et repris dans les médias mais il ne faut pas oublier qu’à l’origine, hikikomori signifie "retrait à domicile". Ce n'est pas une pathologie reconnue comme telle dans les classifications, et si le retrait peut être associé à une pathologie avérée, il s’agit d’abord d’une conduite qui consiste à s'enfermer, et surtout, à fuir le contact des autres familiers. Les jeunes hikikomori vivent chez leurs parents, restent dans leur chambre et ne veulent rencontrer personne de familier.

ToutEduc – Que dire aux proches concernés qui doivent se sentir démunis ?

Marie-Jeanne Guedj-Bourdiau – Les parents sont en effet au cœur du sujet. Il est important de comprendre, et de leur faire comprendre, qu’ils ne sont pas responsables, mais qu’ils peuvent faire beaucoup pour que la situation s'améliore. Souvent, ils se sentent très coupables. Pourtant la culpabilité n'aide pas du tout. Ils réfléchissent beaucoup à ce qu’ils pourraient faire sans forcément trouver de solutions. L’habitude qui consiste à dire à l’enfant ce qu’il doit faire, ce qui fonctionne quand il est plus jeune ou adolescent, ne fait qu'aggraver la situation lorsqu’il a autour de 20 ans et qu’il le vit comme une pression.

ToutEduc – Quel accompagnement proposer aux parents ?

Marie-Jeanne Guedj-Bourdiau – Avec l’association Afhiki (Association francophone pour l’étude et la recherche sur les hikikomori fondée en 2020 par Marie-Jeanne Guedj, ndlr), nous essayons de bâtir un réseau de professionnels, psychologues, psychiatres, coachs, qui interviennent en fonction du type de situation. Dans un premier temps, nous proposons une aide et un soutien aux parents pour alléger le fardeau de la famille. Ensuite, le jeune vient parfois en consultation. Mais j’insiste pour voir d’abord les proches sans le jeune car ils ont beaucoup de choses à dire et souffrent aussi beaucoup. On parle de guidance familiale, c’est-à-dire que les parents sont accompagnés par des professionnels pour recueillir leurs émotions, car ils sont souvent démunis et sans réponse. Ce travail de guidance peut prendre jusqu’à neuf mois.

Pour permettre aux familles d’échanger avec d’autres familles qui traversent des expériences similaires, il existe maintenant à Paris deux groupes, un groupe de familles à l'hôpital Saint-Anne, et un groupe créé au mois de juin au CMPP (Centre médico-psycho-pédagogique, ndlr) Étienne-Marcel à destination des parents de plus jeunes, entre 14 et 17 ans. Ces groupes sont composés de trois professionnels et des familles. Ils apportent beaucoup à ces dernières qui ne se sentent plus seules tout en ayant le point de vue de professionnels. Des choses peuvent être dites ou suggérées plus facilement qu’en entretien individuel parce que les propos ne sont pas adressés à une personne en particulier mais peuvent concerner tout le monde. Certaines familles viennent depuis très longtemps ou continuent à venir même si leur situation s’est améliorée dans le but de soutenir les autres. Ce sont les "familles expertes".

ToutEduc – Est-il possible de quantifier le phénomène en France ?

Marie-Jeanne Guedj-Bourdiau – Il est plus facile de parler d'évolution. Même si des articles anciens parlent déjà de ce phénomène sociétal, aujourd'hui, avec le "tout à la maison", le phénomène s'aggrave. D'abord parce que les parents sont davantage chez eux en télétravail, ensuite parce que les jeunes ont moins de débouchés qu'avant. S’y ajoute le phénomène de diabolisation et de peur de l'espace extérieur. Cette peur est augmentée par la médiatisation de faits divers horribles. Et enfin, le problème d'Internet qui permet d’avoir tout sans jamais sortir à l’extérieur. Mais il faut comprendre que les réseaux sociaux et les jeux vidéo ne sont pas la cause de l'enfermement mais plutôt un facteur de maintien de la situation.

ToutEduc – Cette évolution est-elle liée à l’état de la psychiatrie en France ?

Marie-Jeanne Guedj-Bourdiau – Ce phénomène apparaît d'autant plus qu’il y a des difficultés de soins, oui. Lorsqu’une famille emmène un jeune aux urgences, très souvent, seul un examen de 20 minutes est réalisé suite auquel le praticien dit "mais non, il n’a rien". Le jeune repart alors parce qu'il n'y a pas de symptômes évidents et dit aux parents "tu vois bien que je n'ai rien, c'est toi le problème". Et là, c’est reparti pour un tour, ou pour dix tours d'échec. Il y a aussi une difficulté de la réponse sanitaire qui conduit à ce que la demande d'une famille ne soit pas prise en compte parce qu'il y a des milliers d'autres choses auxquelles il faut répondre.

ToutEduc – Finalement, les manquements de l'institution médicale ne laissent pas le temps d'accueillir, non faute de volonté, mais faute de moyens …

Marie-Jeanne Guedj-Bourdiau – C'est ça. Une clinique avec laquelle je travaille peut garder un jeune en hospitalisation jusqu’à quatre mois sans lui donner de traitement. Il faut savoir que ce sont des jeunes majoritairement opposés au traitement médicamenteux. Mais c’est un cas très rare aujourd'hui. Dans les hôpitaux, la durée de séjour est de douze jours, ce qui est bref pour de telles situations. Tout le monde ne doit pas forcément être hospitalisé, mais quand les jeunes en ont besoin, il vaut mieux prendre le temps. Et aujourd’hui, seules quelques cliniques le permettent. Pourtant du temps est nécessaire pour sortir de cette situation.

Hikikomori. Réparer l'isolement, Doin, 2024, 232p., 34€.

Site de l'association Afhiki ici.

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