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D'où les neurosciences cognitives tirent-elles leur autorité ? (A. Ehrenberg)

Paru dans Scolaire, Culture le mercredi 19 mai 2021.

Dans un article que la Revue française de psychanalyse vient de publier, Alain Ehrenberg, sociologue (CNRS), revient sur plusieurs concepts et éléments-clés constitutifs des neurosciences cognitives en remarquant que leur expertise est sollicitée dans les domaines les plus variés (comportements sociaux, émotions, politiques d’éducation, le droit, ou l’économie).

Le sociologue fait l’hypothèse que leur succès actuel, social et politique, tient à une autorité morale, tirée de la transfiguration dans des langages scientifiques d’ "idéaux traditionnels de régularité du comportement infléchis par des idéaux de changement personnel et d’autonomie individuelle qui se sont diffusés à partir du dernier tiers du XXe siècle". Il considère que les neurosciences cognitives sont un langage de l’action et que le sujet de ces sciences est un individu agissant ; une de ses sources serait la philosophie de David Hume, elle-même tirée de la mécanique de Newton. Il souligne l’importance attribuée à la régulation entre les phénomènes observés, et donc à leur prévisibilité étendue à la vie en société pour obtenir un "homme régulier et fiable" auquel on peut faire crédit et accorder confiance. La convention humienne a pour exemple paradigmatique les rameurs "qui s’ajustent l’un à l’autre sans qu’un pacte ait été conclu (on est à l’opposé de l’idée d’un contrat social)".

A partir de cette période, pour Alain Ehrenberg, "les sciences comportementales déplacent la conception de l’homme dirigé de l’extérieur vers celle de l’homme dirigé de l’intérieur, et structurant son environnement grâce à des modèles internes" auquel est associé un tout nouveau concept : le "programme" informatique. L’ordinateur n'est plus un instrument de calcul, mais "un instrument de résolution de problèmes". D’où une double nouvelle médiation entre stimulus et réponse : "l’intelligence à travers l’adjectif 'cognitif' et la liberté, à travers les substantifs de 'décision' et de 'choix', régulée par une nouvelle notion, la rationalité limitée".

Fin des années 60, "la psychologie cognitive fait feu de tout bois pour équiper l’individu dans la poursuite de ses propres buts", de nouvelles représentations collectives amorcent leur ascension. Elles font de la liberté de choisir et de la propriété de soi une valeur essentielle. "Nous sommes entrés dans un individualisme de capacité imprégné par les idées, les valeurs et les normes de l’autonomie".

On est passé, indique Ehrenberg au cours de la seconde moitié du XXè siècle "d’un cerveau réactif à un cerveau agent qui agit sur le monde et le façonne". L’acquis conceptuel majeur est la capacité du cerveau à se modifier de lui-même" grâce "au concept biologique de plasticité cérébrale".

A noter enfin dans cet article qui éclaire sur la rencontre des neurosciences cognitives et des idéaux d’autonomie et changements personnels,  cette formule : "Les neurosciences cognitives apportent à ces idéaux les promesses d’un développement illimité des capacités humaines. Tel est l’horizon qu’elles suscitent et d’où elles tirent une bonne part de leur autorité."

Ehrenberg A (2021) "Neurosciences et idéaux d’autonomie, Du socius au sujet : idéaux de liberté et nouvelles formes d’assujettissement" dans Revue française de Psychanalyse 85 (1) : 93-103.

Michel Delachair

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